Rida Lamrini — Romancier et chroniqueur
Romans, mémoire, transmission et regards sur notre monde. Entrez dans les coulisses de mon écriture.

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samedi 26 septembre 2026

Casablanca, entre ombre et lumière — une ville au cœur de mes romans

Une ville, plusieurs mondes ; une même humanité.

Vue panoramique de la mosquée Hassan II à Casablanca et de son minaret
La mosquée Hassan II et son minaret, vue panoramique. Photo : RIM 75 / Wikimedia Commons — CC BY 4.0

Il est des villes qui ne se contentent pas de servir de décor. Elles s’imposent à l’écrivain, accompagnent ses personnages, traversent ses récits et finissent par devenir une présence à part entière. Casablanca est, pour moi, de celles-là.

Des Puissants de Casablanca aux Rapaces de Casablanca, du Temps des Impunis aux Intouchables, elle n’a cessé d’habiter mon imaginaire romanesque. Ce qui m’intéresse en elle, ce sont les tensions qu’elle concentre, les mondes qu’elle juxtapose, les ambitions qu’elle nourrit et les solidarités qu’elle laisse surgir. Elle attire, promet, expose, parfois repousse. Elle ne laisse jamais indifférent.

Vue panoramique de Casablanca, métropole moderne du Maroc
Casablanca, une métropole entre modernité et mémoire.
Photo : Sgroey / Wikimedia Commons — CC BY 4.0

Une ville, plusieurs mondes

Il suffit de parcourir quelques kilomètres pour changer presque de société. D’un côté, les villas d’Anfa, les établissements de la Corniche, les banques et les salons où se nouent des alliances discrètes. De l’autre, les quartiers populaires, les immeubles fatigués, les logements précaires et les rues où la vie quotidienne se débat avec ses urgences.

Dans Les Puissants de Casablanca, Derb Talian apparaît très tôt comme l’un de ces lieux où la ville montre un autre visage. Les habitants de ces quartiers et ceux des milieux privilégiés se côtoient sans disposer des mêmes protections ni des mêmes perspectives. Mais ces mondes ne sont pas vraiment séparés : une décision prise dans un bureau peut bouleverser la vie d’une famille ; une affaire immobilière peut transformer tout un quartier.

Casablanca devient ainsi une structure romanesque. Elle relie ceux qui possèdent, ceux qui décident, ceux qui subissent, ceux qui enquêtent et ceux qui tentent de résister. Le roman franchit les portes qui, dans la vie ordinaire, maintiennent ces univers à distance.

Une ville, plusieurs mondes
L’ancienne médina, autre visage de Casablanca. Photo et licence.

Les trois L du pouvoir

Casablanca est aussi la ville des ambitions et des rapports de force. Les fortunes s’y construisent, les alliances s’y nouent, les fidélités s’y défont au gré des intérêts. Autour du banquier Yamani apparaît une formule qui résume cette mécanique : les trois L du pouvoir.

On te lèche tant que tu détiens le pouvoir. On te lâche dès que tu vacilles. Et l’on te lynche lorsque tu l’as perdu.

Cette formule brutale dit la fragilité des fidélités intéressées. On se rallie à la force, on s’éloigne de celui qui chancelle, on se détourne de sa chute. Mais, derrière ces jeux d’influence, mes romans s’intéressent d’abord aux êtres : à celui qui refuse de céder, à celui qui enquête, à celui qui sait sans pouvoir agir.

Des personnages comme le journaliste Youssef ou l’officier Bachir se heurtent à une réalité douloureuse : découvrir la vérité ne suffit pas toujours à la faire triompher. Il ne s’agit pas seulement de raconter des scandales, mais d’explorer la distance entre ce que l’on sait et ce que l’on peut faire reconnaître, entre l’enquête et la justice.

Casablanca et les cercles du pouvoir
Les Twin Center, emblèmes de la Casablanca des affaires. Photo et licence.

La ville que l’on rêve de quitter

Si Casablanca nourrit mes romans, c’est aussi parce qu’elle porte en elle le désir du départ. Elle concentre les possibilités de réussite, mais, pour une partie de sa jeunesse, elle peut également devenir un espace où l’avenir semble fermé. L’émigration traverse alors plusieurs trajectoires : celles des jeunes confrontés à la précarité, mais aussi celles de professionnels qui cherchent ailleurs une reconnaissance ou une autre manière de vivre.

L’Atlantique prend une valeur singulière. Il ouvre la métropole sur le vaste monde, tout en rappelant la frontière entre ceux qui voyagent librement et ceux qui doivent risquer leur vie pour franchir la mer. Le port, les routes du nord, les départs vers l’Europe appartiennent à cette géographie du désir et de l’inquiétude.

Pourtant, partir ne signifie jamais rompre complètement. Les personnages emportent Casablanca avec eux : dans leurs souvenirs, leurs blessures, leurs attentes. La ville reste présente jusque dans la distance.

Une humanité qui résiste

Il serait réducteur de ne voir dans Casablanca qu’une ville de corruption, de violence ou de désillusion. Mes romans accordent aussi une place aux solidarités discrètes : un voisin qui aide, une famille qui accueille, un médecin qui protège un enfant, un journaliste qui refuse de se taire ou un policier qui poursuit son enquête malgré les obstacles.

Amine, Youssef, Yasmina, Bachir ou Ba Lahcen incarnent, chacun à sa manière, ce refus de l’indifférence. Leurs gestes ne renversent pas nécessairement les systèmes auxquels ils se heurtent. Ils préservent pourtant quelque chose d’essentiel : la possibilité de faire place à l’autre, de lui rendre un nom, une histoire, une dignité.

Cette part de Casablanca compte autant pour moi que les rapports de pouvoir. C’est une ville de bruit, d’odeurs, d’avenues encombrées, de façades anciennes et d’horizons marins ; une ville où des êtres que tout paraît séparer peuvent encore se rencontrer.

Pourquoi Casablanca revient-elle dans mes romans ?

Parce qu’elle rassemble ce que l’on préfère souvent regarder séparément : la richesse et la précarité, le pouvoir et l’impuissance, le désir de réussir et celui de partir, la violence sociale et la persistance de la solidarité. Elle oblige des mondes qui s’ignorent à vivre côte à côte. Le roman, lui, permet de les faire entrer dans une même histoire.

Casablanca n’est donc pas seulement le lieu où se déroulent mes romans. Elle relie leurs personnages, leurs conflits, leurs blessures et leurs espérances. Une ville que je n’ai peut-être jamais cessé d’explorer — parce qu’à travers elle, c’est aussi une part de l’âme humaine que je cherche à approcher.

Les romans de Casablanca

Trois romans publiés et un nouveau roman en cours d’écriture : Casablanca au cœur de mon univers romanesque.

Couverture provisoire du roman Les Intouchables de Rida Lamrini Les Intouchables Roman en cours d’écriture · Couverture provisoire

Dans Les Intouchables, mon roman en cours d’écriture, je retrouve cette Casablanca qui nourrit depuis longtemps mon imaginaire. Les personnages évoluent, les intrigues se recomposent, mais une même interrogation demeure : que deviennent les hommes et les femmes lorsque l’argent et le pouvoir prétendent décider de leur destin ?

Pour aller plus loin : découvrez Casablanca dans mon univers romanesque et consultez l’étude de référence, Casablanca dans l’imaginaire romanesque de Rida Lamrini (PDF).

Crédits photographiques : Wikimedia Commons, liens et licences accessibles depuis chaque image.

lundi 21 septembre 2026

Cette fois, je voulais simplement me faire plaisir en écrivant

L’ATELIER DE L’ÉCRIVAIN

Cette fois, je voulais simplement me faire plaisir en écrivant

Comment est né Les Méandres de l’Oubli


Changer de registre

Lorsque j’ai terminé Aux portes des étoiles, l’envie d’écrire était toujours là, très forte même. Mais je ne voulais plus rester dans le même registre. Après Tant que je peux te dire je t’aime, profondément traversé par l’intime, puis Aux portes des étoiles, plus réflexif et davantage tourné vers la quête et le sens, j’avais besoin d’autre chose.

Je n’avais plus envie de continuer à écrire dans la douleur. Cette fois, je voulais simplement me faire plaisir comme romancier.

Depuis longtemps, le cinéma m’accompagne. J’aime les récits d’action, les enquêtes, les intrigues qui se tendent, les personnages qui avancent dans l’incertitude et les histoires où plusieurs fils éloignés finissent par se rejoindre. Je n’avais encore jamais pleinement exploré ce territoire. C’est là que Les Méandres de l’Oubli a commencé à prendre forme.

Deux enquêtes, un même roman

Je voulais poursuivre l’histoire de Rayan et de Salim, mais autrement. L’idée s’est imposée assez vite : mener deux enquêtes en parallèle.


D’un côté, une enquête policière avec ses règles, ses pistes, ses fausses pistes, ses réseaux et ses personnages troubles. De l’autre, l’enquête plus intime de Salim, toujours habité par la disparition de son père et par ce qu’il cherche encore à comprendre.

Deux recherches, deux rythmes, deux mondes — puis, à un moment donné, leur jonction.

Cette construction me permettait de conserver le fil humain de la fresque tout en entrant franchement dans l’univers du thriller. Cette fois, la fiction allait prendre toute la place.

Laisser libre cours à l’imagination

Si Tant que je peux te dire je t’aime utilise beaucoup de matériaux personnels, et si Aux portes des étoiles s’en éloigne déjà nettement, Les Méandres de l’Oubli appartient presque entièrement à l’imaginaire.

C’est sans doute le roman dans lequel je me suis senti le plus libre d’inventer : des situations, des lieux, des réseaux, des personnages, des retournements. Je pouvais enfin faire entrer dans mon écriture toutes ces influences accumulées au fil des années : cinéma d’action, thrillers, espionnage, enquêtes policières, récits où le danger surgit là où on ne l’attend pas.

J’avais le sentiment d’ouvrir une nouvelle porte dans mon travail d’écrivain. Mais j’allais très vite découvrir qu’aimer les thrillers ne suffit pas pour en écrire un.

Apprendre à écrire une enquête

J’avais déjà approché le roman policier dans La Saga des puissants de Casablanca, et certains lecteurs ou critiques l’avaient relevé. Mais avec Les Méandres de l’Oubli, je voulais aller beaucoup plus loin.

Or une enquête ne supporte pas l’à-peu-près. Les indices doivent apparaître au bon moment, les enquêteurs agir de façon cohérente, les découvertes avoir une cause, les informations circuler selon une logique précise. Le lecteur peut accepter beaucoup de choses, mais il pardonne difficilement une mécanique qui triche avec lui.

Je ne pouvais donc plus seulement imaginer une histoire. Il fallait comprendre comment travaille un enquêteur, comment se construit une piste, comment on vérifie une information, comment une enquête progresse, se trompe parfois, repart ailleurs, croise d’autres faits et finit par faire émerger une vérité.

C’est là que le travail a changé de nature.

Le moment où je croyais avoir terminé

Puis est arrivé un moment que connaissent sans doute beaucoup d’écrivains : j’ai cru que le roman était terminé.

L’histoire était écrite. Les personnages étaient là. Les deux enquêtes existaient. Les fils se rejoignaient. Le livre avait une fin. Je pensais être arrivé au bout.

Je l’ai remis à mon éditeur. Et c’est là que j’ai découvert que terminer un manuscrit ne signifie pas forcément avoir terminé un roman.

Les retours ont commencé : des questions, des incohérences à reprendre, des causalités à renforcer, des personnages à rendre plus lisibles, des informations qui arrivaient trop tôt ou trop tard, des fils narratifs à mieux relier. Puis d’autres échanges ont suivi. Et encore d’autres.

Quand il faut toucher à l’architecture

Au début, on pense qu’il suffira de corriger quelques pages. Puis on comprend que certaines faiblesses ne viennent ni d’une phrase ni même d’un chapitre. Elles viennent de la construction elle-même.

C’est probablement la partie la plus déroutante du travail. Vous avez vécu pendant des mois, parfois des années, avec un roman. Vous connaissez ses personnages, ses scènes, ses mouvements. Vous vous êtes habitué à son architecture. Et soudain, il faut accepter l’idée que cette architecture peut encore bouger.

Il faut déplacer, raccourcir, développer, repenser certaines articulations, supprimer ce qui ralentit, donner davantage de poids à ce qui semblait secondaire, s’assurer que le lecteur sait ce qu’il doit savoir au moment où il doit le savoir. Parfois, il faut même revenir très loin en arrière pour réparer quelque chose dont on ne découvre que tardivement les conséquences.

J’ai compris alors qu’écrire un thriller, c’était aussi construire une mécanique. Et qu’une mécanique romanesque ne doit pas seulement fonctionner : elle doit paraître naturelle.

Les allers-retours avec l’éditeur

Commence alors une autre aventure, moins visible mais tout aussi importante : les allers-retours entre l’auteur et son éditeur.

Un manuscrit part, revient chargé de remarques, est repris, renvoyé. On croit avoir résolu un problème et l’on découvre qu’en le résolvant, on en a parfois créé un autre. On pense à nouveau avoir terminé, puis une nouvelle lecture révèle une fragilité jusque-là invisible.

Il y a quelque chose d’assez ironique dans ce travail : plus on approche de la fin, plus on devient exigeant. Ce qui aurait semblé acceptable quelques mois auparavant ne l’est plus. Le roman s’affine, se resserre, devient plus solide. Et l’auteur, lui aussi, change avec lui.

Ce que ce roman m’a appris

Les Méandres de l’Oubli m’a appris une chose essentielle : il existe une différence entre inventer une histoire et construire un roman.

L’imagination donne l’élan. Ensuite viennent la structure, la cohérence, la causalité, le rythme, la crédibilité, l’équilibre entre les personnages et la maîtrise de l’information. Dans un thriller, tout cela devient particulièrement visible.

Le lecteur doit pouvoir se laisser emporter sans voir la charpente. C’est peut-être là le paradoxe : plus le travail de construction est important, moins il doit se voir.

J’avais commencé ce roman pour me faire plaisir. Je voulais du mouvement, du suspense, des enquêtes, du danger, de l’action. Je les ai eus. Mais le roman m’a demandé beaucoup plus : apprendre, reprendre, douter, reconstruire, accepter enfin qu’un livre que l’on croit terminé puisse encore nous résister.

Les Méandres de l’Oubli

Avec le recul, je comprends mieux ce que ce troisième roman représente pour moi.

Tant que je peux te dire je t’aime était né d’une nécessité. Aux portes des étoiles était né de ce que la vie avait laissé inachevé. Les Méandres de l’Oubli, lui, est né d’un désir de liberté.

La liberté d’inventer, de changer de registre, d’aller vers le thriller, l’action et l’enquête tout en continuant à suivre Rayan et Salim.

Mais cette liberté a eu son prix : elle m’a demandé de devenir un autre écrivain, ou du moins d’apprendre une autre manière d’écrire.

Je pensais simplement vouloir me faire plaisir. Je ne savais pas encore que ce roman allait devenir l’un de mes plus grands chantiers d’écriture et qu’au bout de tous ces détours, de toutes ces reprises et de tous ces allers-retours, une histoire allait enfin trouver sa forme.

Les Méandres de l’Oubli.

Dans les coulisses de la fresque romanesque

Retrouvez les trois textes consacrés à la naissance de Tant que je peux te dire je t’aime, Aux portes des étoiles et Les Méandres de l’Oubli.

Quand la fiction reprend ce que la vie laisse inachevé

L’Atelier de l’écrivain · L’ODJ.ma

Quand la fiction reprend ce que la vie laisse inachevé

Écrire un père et son fils : de l’absence à la transmission

Un lecteur face à la mer, un exemplaire d’Aux portes des étoiles à la main, au crépuscule
Aux portes des étoiles — quand le roman ouvre la voie à une nouvelle quête.

Un fils prêt à renouer avec son père. Un père qui a disparu. Derrière la naissance d’Aux portes des étoiles, il y a une question de pardon, mais aussi celle de tout ce qui se transmet sans avoir été dit. En écrivant Rayan et Salim, j’ai découvert qu’un même lien pouvait traverser plusieurs romans et continuer à me surprendre.

Après le pardon, une autre question

Lorsque j’ai achevé Tant que je peux te dire je t’aime, je pensais avoir accompli quelque chose d’essentiel. Ce roman, nourri de matériaux personnels mais transformés par la fiction, portait des blessures, des silences et, plus que tout, un appel au pardon. Je croyais avoir refermé une histoire. Je ne savais pas encore qu’un autre roman était en train de naître.

Il arrive qu’un thème s’impose à l’écrivain sans qu’il l’ait véritablement choisi. Il revient, change de visage, traverse les livres et finit par relier des histoires que l’on imaginait indépendantes. Pour moi, ce thème allait être la relation entre un père et son fils.

Une question persistait : que devient le pardon lorsqu’il arrive trop tard ? Que se passe-t-il lorsqu’un fils est enfin prêt à comprendre son père, mais que celui-ci n’est plus là pour recevoir ce geste ? La vie ne répond pas toujours aux espérances que l’on confie aux mots. La fiction, elle, permet de poursuivre la question.

Un premier titre : Souviens-toi

Le projet qui deviendrait Aux portes des étoiles s’est d’abord appelé Souviens-toi. Le titre évoquait la mémoire, les paroles restées sans réponse et ce que l’on voudrait rappeler à ceux que l’on aime lorsque les éloignements ont brouillé les choses. Dans cette première conception, le père cherchait encore à renouer avec son fils.

Puis, au cours du travail, le récit a pris une direction inattendue. C’est l’une des surprises de l’écriture : on croit tenir son histoire et ce sont parfois les personnages qui en déplacent le centre de gravité.

Cette fois, ce ne serait plus le père qui chercherait le fils. Ce serait le fils qui chercherait le père.

Et si le fils avait lu le livre ?

J’ai imaginé que Salim ait lu le livre de son père. Que cette lecture lui permette d’entendre autrement certains silences, de regarder autrement les erreurs et les maladresses de Rayan. Que le pardon devienne enfin possible. Mais au moment où il décide de revenir, son père a disparu.

Le mouvement du récit s’inverse alors : ce n’est plus le père qui part à la recherche de son fils, c’est le fils qui cherche le père. Salim revient au Maroc. Il remonte des traces, interroge des lieux et des souvenirs, essaie de comprendre ce que Rayan a laissé derrière lui. Son voyage devient peu à peu une quête intérieure : en cherchant ce père qu’il croyait connaître, il commence à se découvrir lui-même.

Ce qui se transmet aussi dans le silence

Que transmet un père à son fils ? Il y a, bien sûr, les paroles, les gestes, les exemples. Mais il y a aussi les absences, les malentendus, les émotions mal exprimées et les questions que l’on remet à plus tard. On hérite parfois d’un silence sans en connaître la raison.

Un père et son fils regardant la mer ; les trois romans de la fresque évoquent la mémoire et la transmission
La mémoire, la filiation et la transmission traversent la fresque romanesque.

Ce qui m’intéresse dans la relation entre Rayan et Salim, ce n’est pas l’image d’un père irréprochable ni celle d’un fils tenu de lui pardonner. C’est la difficulté qu’éprouvent deux êtres liés l’un à l’autre à se rencontrer vraiment. Chacun possède une part de son histoire à laquelle l’autre n’a pas accès. Le roman permet de faire circuler leurs regards, sans effacer leurs différences.

Dans Aux portes des étoiles, la transmission cesse alors d’être un mouvement à sens unique. Salim reçoit les mots de son père, mais il doit encore décider ce qu’il en fera. Comprendre ne signifie pas tout excuser ; chercher ne garantit pas de retrouver. Entre un père et son fils, la transmission est aussi faite de cette liberté-là.

Quand d’autres voix entrent dans le roman

Au fil de l’écriture, Aux portes des étoiles s’est ouvert à un autre territoire. J’avais été marqué par Délectations philo-scientifiques, un dialogue entre la science et la philosophie écrit par Hicham Lamrini et Justine Barbier. Les questions de connaissance, d’existence et de sens qu’il soulevait me paraissaient rejoindre, par une autre voie, celles de mes personnages.

Cette lecture a nourri les échanges entre Salim et Émilie. Leurs dialogues apportent au roman une respiration différente : à la recherche d’un père répond une interrogation plus vaste sur notre place dans le monde. La fiction accueille ainsi des matériaux inattendus et les transforme, tout en reconnaissant ce qu’elle doit à leurs auteurs.

Une histoire qui traverse trois romans

Lorsque j’ai commencé Tant que je peux te dire je t’aime, je ne savais pas que Rayan et Salim m’accompagneraient aussi longtemps. Après le pardon et la quête sont venus Les Méandres de l’Oubli, qui donne à cette fresque un autre rythme, celui de l’enquête, du suspense et de la mémoire retrouvée — ou menacée. Il ne s’agit pas de raconter trois fois la même histoire : chaque roman possède son intrigue et peut être lu séparément.

En les regardant aujourd’hui, je distingue pourtant un fil qui les traverse : ce que nous voudrions dire à ceux que nous aimons, ce que nous ne savons pas leur dire et ce qu’ils découvrent parfois en notre absence. Je n’avais pas prévu d’écrire une fresque sur la filiation. Elle s’est construite à mesure que la fiction reprenait les questions que je croyais avoir laissées derrière moi.

Rida Lamrini

Le roman que je n’avais pas prévu d’écrire

L’Atelier de l’écrivain

Le roman que je n’avais pas prévu d’écrire

Comment est né Tant que je peux te dire je t’aime

Le roman que je n’avais pas prévu d’écrire

Quand l’écriture change de territoire

Pendant longtemps, j’ai écrit en regardant la société.

Mes livres, mes chroniques, mes réflexions s’intéressaient au Maroc, à ses transformations, à ses tensions, à ses mouvements profonds.

J’observais les groupes, les générations, les rapports de force, les changements de mentalités. Ce qui m’intéressait, c’était le collectif.

Je regardais les hommes vivre. Je n’avais jamais vraiment essayé de regarder la complexité de l’être humain dans son individualité, cette part intime qui est pourtant au cœur de toute société, de ses tensions et de ses contradictions.

Puis ma vie a connu une rupture. Des repères ont changé. Mes enfants ont pris leur propre chemin, j’ai quitté Casablanca et j’ai ressenti le besoin de prendre de la distance, de retrouver le silence, la nature, la mer. J’avais besoin de m’éloigner du bruit et des trépidations de la ville pour comprendre ce qui m’arrivait et, peut-être, apprendre à vivre autrement.

Je ne savais pas encore que ce retrait allait modifier profondément ma manière d’écrire.

À cette période, certaines conversations familiales m’ont confronté à des questions que je ne pouvais plus esquiver. Elles touchaient à la transmission, aux blessures, aux silences, aux relations entre un père et ses enfants, à ce que l’on croit avoir donné et à ce que les autres ont réellement reçu.

Le pardon au cœur du roman

Et derrière toutes ces questions, une autre s’imposait peu à peu : le pardon.

Comment demander pardon ? Comment l’accorder ? Peut-on réparer ce qui a été abîmé ? Existe-t-il des blessures que le temps ne suffit pas à refermer ?

Je ne savais pas quoi faire de tout cela.

Alors j’ai commencé à écrire. Sans plan, sans structure, sans savoir si je tenais un journal, si j’écrivais une lettre ou si j’essayais simplement de mettre un peu d’ordre dans ce qui m’habitait. J’écrivais.

Au début, le texte ressemblait beaucoup à un journal. Il avançait au rythme des souvenirs, des émotions, des interrogations.

Puis quelque chose s’est produit. Le texte a commencé à m’échapper. Des personnages sont apparus. Une histoire s’est organisée. La fiction s’est mise à faire son travail.

Couverture du roman Tant que je peux te dire je t’aime

Et presque sans que je m’en rende compte, ce qui avait commencé comme une écriture personnelle s’est transformé en roman. Ce roman allait devenir Tant que je peux te dire je t’aime.

Du vécu à la fiction

Je tiens cependant à préciser quelque chose, parce que la question m’est souvent posée lors de mes rencontres avec les lecteurs : non, Tant que je peux te dire je t’aime n’est pas une autobiographie.

Je n’ai jamais eu le goût de raconter ma vie. Je ne pense d’ailleurs pas que la vie d’un écrivain soit, en elle-même, plus intéressante que celle des autres. Ce qui m’intéressait était tout autre.

Oui, le roman utilise des matériaux puisés dans le vécu : des émotions, des situations, des blessures, des questionnements que j’ai connus ou approchés de près. Mais à partir du moment où ils entraient dans le roman, ils devaient cesser de m’appartenir.

Il fallait les transformer, les déplacer, les mêler à l’imagination. Créer des personnages qui aient leur propre existence, leurs propres choix, leurs propres contradictions.

Surtout, je voulais que ces expériences particulières puissent atteindre quelque chose de plus universel. Je ne voulais pas que le lecteur se demande : « Est-ce réellement arrivé à l’auteur ? » Je voulais qu’il puisse se dire : « Je comprends cela. » Ou peut-être : « J’ai connu quelqu’un qui a vécu quelque chose de semblable. » Ou simplement : « Cela aurait pu arriver à n’importe lequel d’entre nous. »

Et s’il existe un sentiment qui peut appartenir à tout le monde, c’est peut-être précisément celui-là : le besoin d’être pardonné, la difficulté de pardonner, l’espoir qu’un lien puisse survivre malgré les blessures.

C’est là, pour moi, que commence le roman. La littérature ne consiste pas seulement à raconter ce que l’on a vécu. Elle consiste à transformer une expérience singulière pour qu’elle puisse appartenir à d’autres.

C’est ce que j’ai essayé de faire avec Tant que je peux te dire je t’aime.

Avec le recul, je crois que Tant que je peux te dire je t’aime est aussi cela : une invitation au pardon. Peut-être même un appel. Par moments, presque une supplication.

Non pas seulement le pardon entre deux personnages, mais cette question beaucoup plus vaste que nous rencontrons tous un jour : que reste-t-il possible lorsque quelqu’un a blessé quelqu’un d’autre ? Peut-on revenir ? Peut-on comprendre ? Peut-on encore aimer après ce qui a été brisé ?

Je croyais avoir tout dit

À mesure que le roman avançait, j’ai eu le sentiment de déposer sur le papier quelque chose qui m’encombrait depuis longtemps : des souvenirs, des regrets, des questions, des paroles que l’on aurait aimé prononcer autrement, ou plus tôt.

Lorsque j’ai terminé le livre, j’ai cru que cette histoire était achevée. Je pensais avoir vécu une forme de catharsis. J’avais tout couché sur le papier, tout lâché, tout confié au roman.

Je pensais aussi, sans doute, que l’appel qu’il contenait serait entendu. Qu’un livre pouvait parfois ouvrir un passage là où les mots ordinaires avaient échoué. Je pensais que l’écriture avait refermé quelque chose en moi.

Je me trompais.

Parce qu’un livre ne referme pas toujours les blessures qu’il met au jour. Parce qu’un appel au pardon n’obtient pas nécessairement de réponse. Et parce que le pardon est peut-être l’un des mots les plus difficiles à prononcer.

Parfois, l’écriture transforme la blessure. Parfois même, elle ouvre une porte que l’on ne savait pas encore devoir franchir.

Quand un roman ouvre la porte au suivant

Mais la littérature ne change pas nécessairement la vie réelle. Elle ouvre parfois d’autres chemins. Et c’est précisément ce qui allait se produire.

Au lieu de m’éloigner de cette histoire, le premier roman m’y a ramené plus profondément encore. Je pensais avoir terminé avec Rayan. Je découvrais que non.

Quelque chose restait en suspens. Pas forcément dans l’intrigue. Dans le lien. Dans le pardon qui n’avait pas encore trouvé son chemin. Dans ce qui se transmet entre un père et un fils. Dans ce qui demeure quand les mots ont été dits trop tard, ou pas assez. Dans ce qui continue à vivre même lorsque chacun poursuit sa route.

C’est là, je crois, que j’ai compris que Tant que je peux te dire je t’aime n’était pas seulement le roman que je n’avais pas prévu d’écrire. C’était aussi le livre qui allait m’obliger à continuer.

Je croyais avoir écrit pour refermer une histoire.
J’avais, sans le savoir, ouvert la première porte d’une fresque.

dimanche 6 septembre 2026

Nous avons tous une histoire à raconter, il suffit de commencer à l’écrire

Il y a des textes que l’on lit et que l’on oublie.

Et puis il y a ceux qui nous arrêtent.

C’est ce qui m’est arrivé en lisant un récit consacré à Ernest Hemingway. Je connaissais l’écrivain, ses romans, son style, sa vie aventureuse. Mais une chose m’a profondément touché : il n’a pas seulement écrit. Il a écrit malgré tout.

À dix-huit ans, il est grièvement blessé pendant la Première Guerre mondiale. Puis viennent les deuils, le suicide de son père, les séparations, les maladies et les douleurs. En Afrique, il survit à deux accidents d’avion en deux jours. Son corps est durablement atteint, son esprit aussi. Les journaux annoncent même sa mort.

Et pourtant, il écrit.

Il écrit quand son corps souffre. Il écrit quand son esprit vacille. Il écrit après les guerres, les accidents, les pertes et les coups du sort.

C’est cela qui me touche chez lui : non pas l’image du géant de la littérature, mais celle de l’homme qui retourne à sa table de travail alors que la vie lui donne tant de raisons de ne pas le faire.

Il écrit en dépit de la vie.

Cette histoire m’a ramené à une conviction que je porte depuis longtemps : chacun de nous possède une matière singulière à mettre en mots.

L’écriture n’est pas réservée aux écrivains


Je n’ai jamais cru que l’écriture était réservée à quelques personnes nées avec un mystérieux « don ».

Bien sûr, certains possèdent une facilité particulière avec les mots. Mais l’écriture est aussi — et peut-être surtout — une pratique.

On apprend en lisant.

On progresse en écrivant.

On avance en réécrivant.

On forge son style par le travail, la patience et la persévérance.

On ne devient pas forgeron en regardant une forge. Il faut prendre le marteau.

Pour l’écriture, c’est pareil.

Alors, si vous pensez ne pas savoir écrire, posez-vous simplement cette question : avez-vous vraiment essayé ?

Vous avez peut-être une histoire dans la tête depuis des années. Un souvenir. Une rencontre. Un amour. Une douleur. Une colère. Une enfance. Une expérience que vous n’avez jamais racontée. Ou simplement une manière singulière de regarder le monde.

Tout cela peut devenir des mots.

Il suffit de commencer


N’attendez pas d’être écrivain pour écrire.

N’attendez pas d’avoir trouvé votre style.

N’attendez pas d’avoir une histoire extraordinaire.

Commencez par une page.

Elle sera peut-être maladroite. Tant mieux.

Réécrivez-la.

Puis écrivez-en une autre.

C’est ainsi que le talent se révèle : non pas toujours comme un don qui tombe du ciel, mais comme une capacité qui se découvre et se développe dans la pratique.

Nous portons souvent en nous une voix que nous n’avons jamais pris le temps d’écouter.

L’écriture lui donne simplement la possibilité de se faire entendre.

Écrire pour partager

J’écris parce que je ne peux pas imaginer ma vie sans les mots. Mais j’écris aussi parce que je crois profondément au partage.

Un texte que l’on garde pour soi reste une promesse.

Un texte confié à un lecteur commence une autre vie.

Une phrase peut réveiller un souvenir. Un personnage peut accompagner quelqu’un. Quelques pages peuvent mettre des mots sur ce qu’une personne n’arrivait pas à dire.

C’est peut-être cela, au fond, la magie de l’écriture : transformer ce qui nous appartient en quelque chose qui peut appartenir un instant à quelqu’un d’autre.

C’est pourquoi je continue à lire, à écrire et à partager.

Ce que j’aimerais vous transmettre

Avec le temps, l’écriture m’a appris une chose essentielle : il ne faut pas attendre de se sentir légitime pour commencer.

Votre première phrase ne sera probablement pas la meilleure.

Écrivez-la quand même.

Vous douterez peut-être de votre talent.

Travaillez quand même.

Vous aurez peut-être envie d’abandonner.

Revenez aux mots.

La vie nous donnera toujours de bonnes raisons de remettre ce que nous voulons faire à demain.

Ne lui en donnons pas une de plus.

Hemingway a écrit dans des conditions que peu d’entre nous pourraient imaginer. Son parcours ne doit pas être glorifié, encore moins imité dans ses souffrances. Mais il nous rappelle quelque chose de simple et de puissant : l’acte de créer peut survivre à bien des épreuves.

À mon échelle, c’est peut-être le message que j’aimerais transmettre.

Ne vous demandez pas d’abord si vous êtes écrivain.

Demandez-vous plutôt ce que vous avez à raconter.

Puis prenez une feuille.

Écrivez une première phrase.

Nous avons tous une histoire en nous.

Parfois, il suffit simplement de commencer à l’écrire.

Si cette réflexion vous interpelle, je vous invite à poursuivre votre lecture à travers ces articles consacrés à l’écriture, à la littérature et à mon parcours d’auteur :

samedi 29 août 2026

Ce que vos mots m'ont appris sur l'amour

Lorsque j'ai publié mon dernier article, L'amour, à marée basse, je pensais partager une simple réflexion personnelle.

Je ne m'attendais pas à recevoir autant de réactions.

Certaines étaient de discrets encouragements. D'autres, de véritables confidences. Quelques-unes tenaient en une phrase. Mais toutes, à leur manière, racontaient quelque chose de notre rapport intime à l'amour.

En vous lisant, je me suis aperçu d'une chose : chacun parle de sa propre histoire, mais tous semblent buter sur la même question.

Pourquoi est-il si difficile de construire un amour qui dure ?

L'un d'entre vous a écrit : « Chaque relation meurt à petit feu. »

Cette phrase m'a arrêté. Elle ne parle ni de trahison ni de rupture spectaculaire. Elle évoque cette lente érosion que connaissent tant de couples. Comme si les histoires d'amour ne s'effondraient pas d'un seul coup, mais se vidaient progressivement de leur souffle.

Un autre lecteur a partagé : « L'amour peut être une belle tempête, mais parfois il faut apprendre à lâcher prise. »

Cette idée m'a également marqué. Nous parlons souvent de "conquérir" l'amour, beaucoup moins d'accepter ce qui nous échappe. Pourtant, aimer, c'est aussi reconnaître que nous ne maîtrisons pas tout.

J'ai aussi été très touché par cette métaphore : « Lorsque le cœur et la raison deviennent un tribunal qui ne dort jamais, la relation est vouée à l'échec. »

L'image est terrible, mais d'une grande justesse. Lorsque chaque émotion est jugée, chaque parole pesée, chaque geste interprété, il devient impossible de laisser respirer la relation.

Enfin, plusieurs d'entre vous ont insisté sur une idée que je partage profondément : une rupture commence rarement le jour où l'on se sépare.

Elle s'annonce bien avant. Dans un silence que l'on ne rompt plus. Dans une tendresse que l'on oublie. Dans une curiosité qui s'éteint.

En refermant la lecture de vos commentaires, je me suis demandé si nous ne faisions pas tous la même erreur : nous cherchons désespérément des réponses.

Peut-être devrions-nous commencer par écouter davantage les questions que chacun porte en lui.

Car, au fond, vos messages ne parlent pas seulement d'amour. Ils parlent de nos fragilités. De nos attentes. De nos illusions.

Et surtout de cette incroyable espérance qui nous pousse, malgré les blessures, à croire qu'il est encore possible de rencontrer quelqu'un avec qui continuer à se choisir.

C'est sans doute cela qui m'a le plus touché.

Vos commentaires ne m'ont pas apporté de certitudes. Ils m'ont offert quelque chose de plus précieux encore : de nouvelles questions.

Et c'est peut-être ainsi que progresse une réflexion. En acceptant que, parfois, les réponses naissent moins de ce que l'on écrit, que de ce que les autres nous donnent à penser.

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mardi 25 août 2026

Ce que les lecteurs ont vu dans Tant que je peux te dire je t’aime… et que je n’avais pas moi-même perçu

Lorsqu'un écrivain met le point final à un roman, il croit généralement connaître le livre qu'il vient d'écrire.

Il en connaît les personnages, les intentions, les thèmes, les silences. Il pense savoir ce qu'il a voulu transmettre.

Puis viennent les premiers lecteurs.

Et le roman commence à lui échapper.

Depuis la parution de Tant que je peux te dire je t’aime, j'ai reçu des témoignages qui m'ont souvent surpris. Non parce qu'ils contredisaient ce que j'avais voulu écrire, mais parce qu'ils révélaient des dimensions que je n'avais jamais formulées de manière consciente.

Certains lecteurs m'ont parlé de la transmission entre les générations.

D'autres ont vu une réflexion sur le pardon.

D'autres encore ont été profondément touchés par le poids du silence, par la difficulté à dire l'amour ou par les blessures invisibles que chacun porte en soi.

Je reconnaissais mon roman.

Et pourtant, je le découvrais en même temps qu'eux.

Cette expérience m'a appris une chose essentielle : un roman ne se termine pas lorsqu'il est publié.

Il commence une seconde vie.

Chaque lecteur y apporte son histoire personnelle.

Ses joies.

Ses blessures.

Ses absences.

Ses espérances.

Il ne lit jamais seulement le livre.

Il lit aussi une part de lui-même.

C'est sans doute pour cette raison que deux personnes peuvent refermer le même roman avec des émotions totalement différentes.

Le texte est identique.

La lecture, elle, ne l'est jamais.

En réalité, un écrivain n'écrit pas un livre unique.

Il écrit autant de romans qu'il y aura de lecteurs.

Chaque lecture éclaire une facette nouvelle de l'œuvre.

Certaines m'ont profondément ému.

D'autres m'ont obligé à relire certains passages avec un regard neuf.

Je me suis parfois surpris à penser :

Oui… cela est bien dans le roman. Mais je ne savais pas que je l'y avais mis.

Je crois que c'est l'un des plus beaux privilèges du métier d'écrivain.

Découvrir que le livre est devenu plus riche que son auteur.

Cela ne signifie pas que le lecteur « a raison » et que l'auteur « a tort ».

Cela signifie simplement qu'une œuvre vivante dépasse toujours l'intention de celui qui l'a écrite.

Elle devient un lieu de rencontre.

Entre une histoire.

Et une sensibilité.

C'est précisément ce qui rend la littérature si précieuse.

Un roman ne donne pas des réponses.

Il ouvre des chemins.

Et ces chemins sont différents pour chacun.

Si Tant que je peux te dire je t’aime continue aujourd'hui son voyage, ce n'est plus seulement grâce à moi.

C'est grâce à celles et ceux qui l'ont adopté, interprété, discuté, parfois même contredit.

En le lisant, ils ont écrit, à leur manière, une partie de son histoire.

Et je crois que c'est la plus belle récompense qu'un écrivain puisse recevoir.


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