Rida Lamrini — Romancier et chroniqueur
Romans, mémoire, transmission et regards sur notre monde. Entrez dans les coulisses de mon écriture.

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mardi 29 septembre 2026

L’ATELIER DE L’ÉCRIVAIN · RENCONTRE LITTÉRAIRE

Quand un roman donne naissance à une rencontre

De dix-neuf lectrices inconnues à une rencontre inoubliable : le bonheur de découvrir ce que deviennent nos livres lorsqu’ils entrent dans la vie des autres.

Il y a trois mois, je recevais un message qui allait me réserver une bien belle surprise. Dix-neuf femmes, membres d’un club de lecture à Rabat, avaient décidé de commander ensemble mon roman Tant que je peux te dire je t’aime. Je ne les connaissais pas. Elles ne me connaissaient pas davantage. Et pourtant, à travers ce livre, quelque chose avait déjà commencé à nous rapprocher.

J’avais alors consacré un article à cette aventure inattendue, sous le titre « Quand un roman échappe à son auteur ». J’y évoquais ce moment singulier où un roman quitte son auteur pour commencer une autre vie entre les mains de ses lecteurs.

Je ne savais pas encore que, trois mois plus tard, j’aurais le bonheur de rencontrer ces femmes et de découvrir les visages qui se cachaient derrière cette commande collective.

Hier, cette rencontre a eu lieu.

Rencontre de Rida Lamrini avec les lectrices du club de Nadia Salas
Les lectrices réunies autour de leurs romans.

Vingt femmes et une passion commune

À l’invitation du club de lecture animé par Nadia Salas, et grâce à la précieuse complicité de Wafa Ben Mansour, j’ai été accueilli chez Maryam Klouch pour un après-midi consacré à la littérature et à mes romans.

Elles étaient une vingtaine, réunies par cette passion commune qui leur donne régulièrement le plaisir de se retrouver autour d’un livre.

J’ai été profondément touché par leur accueil, leur enthousiasme et cette atmosphère de convivialité qui s’est immédiatement installée entre nous. Il y avait dans cette assemblée quelque chose de particulièrement réjouissant : des femmes qui prennent le temps de lire, de partager leurs impressions, de confronter leurs regards et de faire de la littérature un véritable espace de rencontre.

Nous avons parlé de Tant que je peux te dire je t’aime, puis d’Aux portes des étoiles. Les questions ont succédé aux réflexions, les échanges ont nourri la conversation et, derrière les personnages et leurs aventures, nous avons retrouvé ces grandes interrogations qui traversent nos existences : l’amour, la filiation, la mémoire, l’absence et le pardon.

Mais au-delà des romans, c’est la qualité de cette rencontre humaine qui m’a particulièrement ému.

Échanges littéraires au club de lecture de Nadia Salas
Un moment d’échange autour des livres.

La récompense des années de solitude

On imagine rarement, lorsqu’on ouvre un roman, les longues heures de solitude qui ont précédé sa naissance. Les mois, parfois les années, passés à construire une histoire, à chercher le mot juste, à vivre avec des personnages qui finissent par occuper une place considérable dans l’existence de leur créateur.

Écrire exige du temps, de la patience, des renoncements. C’est une aventure que l’on poursuit souvent sans savoir si les histoires auxquelles on consacre tant d’énergie trouveront un jour leur chemin jusqu’au cœur des lecteurs.

Et puis surviennent des moments comme celui que je viens de vivre.

Soudain, ces personnages qui vous ont accompagné pendant des années existent dans la mémoire d’autres personnes. On vous interroge sur leurs décisions, leurs contradictions, leurs blessures. On découvre que certaines pages ont suscité des émotions auxquelles on n’avait pas nécessairement songé en les écrivant.

Ce qui relevait jusque-là d’une aventure solitaire devient une expérience partagée.

Hier, en écoutant ces lectrices, j’ai éprouvé avec une intensité particulière le sentiment que les années consacrées à l’écriture trouvaient là l’une de leurs plus belles récompenses.

Non pas dans les compliments, aussi agréables soient-ils, mais dans cette possibilité extraordinaire qu’offre la littérature : créer des liens entre des personnes qui, sans les livres, ne se seraient peut-être jamais rencontrées.

Un roman n’appartient jamais tout à fait à son auteur

Dans mon précédent article, je m’interrogeais sur le destin d’un livre une fois qu’il échappe à celui qui l’a écrit. J’imaginais ces dix-neuf lectrices découvrant les mêmes personnages, mais vivant probablement dix-neuf expériences de lecture différentes.

Hier, cette réflexion a pris une dimension nouvelle.

Un roman naît dans l’imaginaire d’un écrivain, mais il poursuit son existence dans celui de ses lecteurs. Chacun y apporte ses souvenirs, sa sensibilité, son expérience de la vie. Chacun s’attache à certains personnages, s’interroge sur leurs choix, reconnaît parfois dans leurs épreuves quelque chose de sa propre histoire.

Et lorsque ces expériences individuelles se rencontrent autour d’une même table, le livre acquiert une richesse supplémentaire.

C’est toute la magie d’un club de lecture. La littérature n’y est plus seulement une relation silencieuse entre un texte et son lecteur. Elle devient conversation, découverte, partage. Elle permet de confronter des sensibilités différentes sans chercher nécessairement à les accorder.

J’ai eu hier le bonheur d’être le témoin, mais aussi le bénéficiaire, de cette belle alchimie.

Moment convivial lors de la rencontre littéraire
La convivialité prolonge les conversations littéraires.

Une promesse pour prolonger cette belle aventure

Nous avons également évoqué Les Méandres de l’Oubli, le troisième et dernier volet de ma fresque romanesque, dont la publication est prévue au début de l’année 2027.

Mes lectrices m’ont fait le plaisir de me dire combien elles attendaient ce nouveau roman. Je leur ai alors fait une promesse : elles seront les premières à le découvrir, avant même sa sortie publique.

Je me réjouis déjà à l’idée de leur confier cette nouvelle histoire, de retrouver leurs regards et d’écouter leurs impressions. Ce sera une manière de prolonger une rencontre dont je garderai longtemps le souvenir.

Je voudrais remercier tout particulièrement Wafa Ben Mansour, qui a facilité l’organisation de cette rencontre, Maryam Klouch, qui nous a si chaleureusement accueillis chez elle, et Nadia Salas, qui anime ce club avec passion. Ma gratitude va également à chacune de ces lectrices pour la générosité de son accueil et la richesse de nos échanges.

En juin dernier, je m’émerveillais à l’idée que dix-neuf femmes que je ne connaissais pas allaient découvrir mon roman. Hier, j’ai découvert à mon tour ces visages, ces sourires et cette passion partagée pour la littérature.

Je suis venu parler de mes livres. Je suis reparti comblé, avec le sentiment d’avoir vécu un moment exceptionnel.

Et je me dis aujourd’hui que si l’écriture nous condamne parfois à de longues années de solitude, elle nous réserve aussi de merveilleux rendez-vous avec les autres.

Il en est qui justifient à eux seuls toutes ces heures passées devant une page blanche.

Rida Lamrini

dimanche 27 septembre 2026

L’évolution de l’écriture dans l’œuvre de Rida Lamrini

ÉTUDE LITTÉRAIRE · RIDA LAMRINI

De la fresque sociale au roman de l’intime : vingt-cinq années de création romanesque

Septembre 2026 · Analyse transversale, sans révélation des dénouements

L’œuvre romanesque de Rida Lamrini s’est développée en deux grandes périodes de création, séparées par près de deux décennies. Entre Les Puissants de Casablanca, publié en 1999, et Les Méandres de l’Oubli, dont la publication est annoncée pour 2027, l’écriture a connu plusieurs transformations qui touchent à la construction des récits, à la place accordée aux personnages, au traitement du temps et à la représentation des émotions.

Cette évolution ne correspond pourtant pas à l’abandon des préoccupations initiales. Les questions de justice, de liberté, de responsabilité individuelle et de dignité humaine, présentes dans les premiers romans, continuent de traverser les œuvres récentes. Ce qui change progressivement, c’est la manière de les aborder, de les intégrer à la fiction et de les faire vivre aux personnages.

La lecture comparative des premiers romans casablancais, de la fresque inaugurée par Tant que je peux te dire je t’aime et des manuscrits récents permet ainsi d’observer une transformation des formes narratives, mais également une continuité dans les interrogations qui nourrissent cet univers littéraire.

Une première écriture tournée vers la société

Avec Les Puissants de Casablanca (1999), Les Rapaces de Casablanca (2000) et Le Temps des Impunis (2004), Rida Lamrini développe une écriture romanesque largement tournée vers l’observation sociale et politique.

Ces trois ouvrages constituent une fresque collective dans laquelle les destins individuels sont étroitement liés aux mécanismes économiques, aux rapports de pouvoir et aux transformations de la société marocaine à la fin du XXe siècle.

Le narrateur occupe une place importante dans la restitution de cet environnement. Il décrit les quartiers, explique leur histoire, présente les institutions, expose les relations entre les différents milieux sociaux et intervient régulièrement pour élargir la portée des événements racontés.

L’ouverture des Puissants de Casablanca est particulièrement représentative de cette démarche. Avant même que l’intrigue ne se développe pleinement, le récit s’attarde sur Derb Talian, ses habitants, ses activités commerciales, son architecture et la dégradation progressive de ses logements. Le quartier n’est pas simplement décrit : son histoire et ses transformations sont replacées dans une perspective sociale plus large.

Cette écriture accorde une place considérable au contexte. Le personnage se comprend à travers son histoire personnelle, mais aussi à travers son appartenance sociale et les circonstances historiques dans lesquelles il évolue.

La démarche s’inscrit dans une tradition du roman social où la fiction sert à représenter les mécanismes d’une société. L’intrigue individuelle et le tableau collectif progressent ensemble, au prix parfois de longues séquences explicatives.

Le narrateur, de l’explication à la suggestion

L’une des transformations les plus visibles entre les premiers romans et les manuscrits récents concerne la place du narrateur.

Dans la saga casablancaise, celui-ci intervient fréquemment pour commenter les situations et mettre en évidence leur signification. Les comportements des personnages donnent lieu à des développements sur les inégalités, l’exercice du pouvoir, les privilèges ou les contradictions de la société.

Une scène de voyage dans Les Puissants de Casablanca illustre cette manière de raconter. La différence de traitement entre les passagers privilégiés et les voyageurs ordinaires débouche sur une réflexion explicite concernant les frontières sociales et l’inégalité devant les règles communes.

Dans Les Intouchables, qui reprend le même univers romanesque, cette dimension explicative tend à s’intégrer davantage à l’action, aux dialogues et aux perceptions des personnages. Les scènes correspondantes sont resserrées et les rapports de domination se manifestent plus directement à travers les comportements.

Cette comparaison est particulièrement instructive puisqu’elle porte sur un matériau narratif commun. Elle permet d’isoler certains changements d’écriture sans les attribuer exclusivement à la différence des sujets abordés.

Le narrateur ne disparaît pas et le commentaire social demeure présent. Mais, dans plusieurs séquences, la démonstration cède davantage de place à la scène. Le lecteur est invité à déduire lui-même une partie de ce que les premiers romans formulaient explicitement.

Il serait toutefois excessif de parler d’une rupture générale. L’écriture récente conserve des passages réflexifs et des interventions du narrateur. C’est leur répartition et leur articulation avec l’action qui semblent évoluer.

Du destin collectif à l’expérience intérieure

La publication de Tant que je peux te dire je t’aime, en 2022, marque un déplacement important dans les préoccupations narratives.

La société n’est plus le principal espace d’organisation du récit. L’attention se concentre davantage sur l’expérience intérieure, les relations familiales, les blessures affectives, les silences et les possibilités de réconciliation.

Le roman suit un homme confronté à la fragilisation de ses certitudes et aux conséquences des choix qui ont marqué son existence. L’histoire familiale devient un espace d’interrogation sur la responsabilité individuelle, le pardon et la transmission.

Ce changement de perspective transforme également la fonction des événements romanesques.

Dans les premiers ouvrages, un événement peut servir à révéler le fonctionnement d’une institution ou les contradictions d’un système social. Dans la fresque récente, il sert plus directement à provoquer une transformation intérieure, à réveiller un souvenir ou à modifier les relations entre les personnages.

L’opposition entre ces deux périodes ne doit cependant pas être exagérée. Les premiers romans accordaient déjà une place importante aux sentiments, à la famille, à l’amour et à la souffrance. De leur côté, les romans récents continuent d’inscrire les destinées individuelles dans un environnement social, historique et géographique identifiable.

La transformation concerne surtout le centre de gravité du récit : les circonstances collectives, auparavant largement développées pour elles-mêmes, deviennent plus souvent le cadre d’une interrogation sur l’individu.

Une nouvelle place pour la mémoire et le temps

Avec Tant que je peux te dire je t’aime, puis Aux portes des étoiles (2024), la mémoire acquiert une fonction narrative particulièrement importante.

Dans le premier roman, le retour sur le passé accompagne la remise en question d’une existence et des liens familiaux. Dans le deuxième, la quête de Salim prolonge cette interrogation en déplaçant le regard du père vers le fils. Le récit ne consiste plus seulement à rechercher un être disparu, mais également à comprendre une histoire familiale et les traces qu’elle a laissées.

Le temps romanesque prend ainsi une signification différente. Il n’est plus uniquement celui de la succession des événements, des changements politiques ou de la progression d’une intrigue. Il devient celui des souvenirs, des regrets, des interprétations et des possibilités de réparation.

Cette orientation se prolonge dans Les Méandres de l’Oubli. L’amnésie du personnage central fait de la mémoire le véritable moteur d’une grande partie du récit. L’identité se reconstitue progressivement à travers les émotions, les rencontres, les lieux, les objets et la musique.

Sans révéler les étapes de cette reconstruction, on peut observer que le souvenir n’est pas simplement raconté : il devient un événement dramatique, perceptible à travers le corps, la voix et les réactions des personnages.

Cette évolution révèle un changement dans la manière d’utiliser le passé. La mémoire n’a plus seulement pour fonction de renseigner le lecteur sur ce qui s’est produit. Elle participe directement à la progression dramatique et à la construction de l’identité.

L’évolution du rythme et de la construction des scènes

La comparaison entre les premiers romans et Les Intouchables met en évidence une tendance au resserrement de certaines séquences narratives.

Dans la saga casablancaise, les descriptions, les commentaires du narrateur et les dialogues peuvent s’étendre longuement afin de restituer les circonstances d’un événement et ses implications sociales.

Dans le manuscrit récent, plusieurs scènes issues de cet univers sont reconstruites autour d’actions plus immédiatement perceptibles. Les dialogues sont parfois raccourcis, les transitions accélérées et certaines explications transférées aux comportements des personnages.

Cette tendance se retrouve dans l’ouverture des Méandres de l’Oubli. Le naufrage qui déclenche l’histoire est raconté à travers une succession d’actions, de perceptions sensorielles et de dialogues brefs. Les phrases courtes et les changements rapides de focalisation contribuent à installer l’incertitude et la tension dramatique.

L’écriture alterne désormais plus nettement les séquences d’action, les moments d’introspection et les passages descriptifs.

Il ne s’agit pourtant pas d’une évolution linéaire vers une écriture toujours plus brève. La fresque récente conserve des développements lyriques, des descriptions détaillées et de longues séquences consacrées aux émotions.

L’évolution semble plutôt tenir à une diversification du rythme, davantage adapté à la fonction de chaque scène : l’accélération lorsqu’il faut installer le suspense, le ralentissement lorsqu’il s’agit d’explorer une relation ou de faire émerger un souvenir.

La persistance du romanesque et l’élargissement des genres

Un autre trait de cette évolution réside dans la diversification des formes romanesques.

La saga casablancaise emprunte déjà plusieurs éléments au roman policier et au thriller : enquêtes criminelles, trafics internationaux, secrets, disparitions et conflits entre groupes d’influence. Ces éléments coexistent toutefois avec une ambition de représentation sociale très développée.

Dans Aux portes des étoiles, l’enquête devient le point de départ d’une recherche intime et existentielle. La disparition du père entraîne le fils dans une quête qui s’élargit progressivement à la mémoire, à la transmission, à la philosophie et aux interrogations sur la connaissance.

Les Méandres de l’Oubli associe, quant à lui, une intrigue criminelle internationale à la reconstruction progressive d’une identité individuelle. Les mécanismes du suspense y coexistent avec une histoire sentimentale et une interrogation sur le passé.

Cette diversification permet de faire circuler les mêmes préoccupations entre plusieurs genres : roman social, récit familial, quête existentielle et thriller.

Elle contribue également à modifier les attentes du lecteur. Celui-ci ne cherche plus seulement à comprendre les mécanismes d’une société ou les raisons d’un comportement. Il doit parfois résoudre une énigme, reconstituer une histoire fragmentée ou découvrir, en même temps qu’un personnage, une vérité longtemps inaccessible.

Une écriture de plus en plus attentive aux contradictions humaines

La question morale traverse l’ensemble des romans de Rida Lamrini. Dans les premiers ouvrages, elle apparaît fréquemment sous la forme d’une confrontation entre les exigences de justice et les comportements de ceux qui détiennent le pouvoir.

Les personnages peuvent alors incarner des attitudes fortement différenciées face à l’argent, aux privilèges, à l’autorité ou à la responsabilité collective.

Dans les romans récents, les contradictions morales prennent une dimension davantage intime. Les personnages se trouvent confrontés aux conséquences de leurs propres choix, notamment lorsqu’ils ont blessé des êtres auxquels ils demeurent attachés.

La responsabilité ne concerne plus seulement les actes commis dans l’espace social. Elle touche également les silences, les absences, les renoncements et les décisions qui façonnent les relations affectives.

Cette évolution est perceptible dans Les Méandres de l’Oubli, où la quête personnelle ne se limite pas à la découverte d’une identité. Elle soulève aussi des interrogations sur la responsabilité, les relations affectives et la difficulté de concilier des aspirations parfois contradictoires.

Le traitement des personnages ne relève donc plus principalement de leur position dans les rapports sociaux. Il fait davantage intervenir l’ambivalence des sentiments, la difficulté des choix et les contradictions entre les intentions et les actes.

De la description du monde à l’interrogation sur ce qui demeure

La transformation de l’écriture apparaît également dans les interrogations qui traversent les romans.

La saga casablancaise inscrit les destinées individuelles dans une réflexion sur les évolutions de la société. Les questions de justice, de liberté et de responsabilité collective dépassent les événements particuliers qui les ont fait surgir.

Dans la fresque récente, la mémoire, l’absence et la transmission acquièrent une place croissante.

Le passé y apparaît comme une composante essentielle de l’identité, mais aussi comme une source de blessures et d’interrogations. Les personnages doivent composer avec ce qu’ils ont vécu, ce qu’ils ont perdu et ce qu’ils souhaitent transmettre.

L’écriture s’éloigne ici de la seule restitution explicative d’un environnement social pour accorder davantage de place aux images, aux résonances symboliques et aux questions laissées ouvertes.

La mer, déjà présente dans les premiers romans comme élément du paysage casablancais, lieu de circulation et horizon de l’émigration, acquiert dans les œuvres récentes d’autres significations. Elle devient également un espace d’incertitude, de passage et de confrontation avec soi-même.

Ce déplacement illustre la manière dont certains éléments récurrents de l’univers romanesque peuvent changer de fonction au fil de l’œuvre.

Continuités et transformations

L’évolution de l’écriture de Rida Lamrini ne se résume pas au passage d’un roman social à un roman psychologique. Elle correspond plutôt à un déplacement progressif des équilibres entre les différentes dimensions de son univers littéraire.

La première période privilégie la représentation collective, la contextualisation historique et sociale, les explications du narrateur et l’exploration des rapports de pouvoir.

La fresque récente accorde davantage de place à l’expérience intérieure, à la mémoire, à la filiation et aux conséquences affectives des choix individuels. Elle diversifie également les procédés narratifs en associant le suspense, l’enquête, les temporalités fragmentées et les passages introspectifs.

Les Intouchables occupe une position particulière dans cette évolution. En reprenant un univers fictionnel ancien dans une écriture contemporaine, le manuscrit rend visibles certaines transformations stylistiques indépendamment du renouvellement des sujets. Il constitue, à ce titre, un point de comparaison entre deux moments de création.

La permanence des préoccupations liées à la justice, à la dignité, aux rapports humains et à la responsabilité individuelle établit néanmoins une continuité entre ces périodes.

L’évolution observée ne permet pas de conclure à une progression qualitative automatique des œuvres récentes par rapport aux premières. Elle témoigne d’une modification des choix narratifs, de la place respective de la description et de l’action, ainsi que des moyens employés pour explorer des interrogations qui traversent l’ensemble du parcours romanesque.

De la représentation des mécanismes sociaux à l’exploration des blessures intimes, l’écriture de Rida Lamrini paraît ainsi évoluer vers une articulation plus étroite entre l’événement extérieur et ses répercussions intérieures. Le monde collectif demeure présent, mais il est de plus en plus souvent envisagé à partir de ce qu’il laisse dans la mémoire et la conscience des individus.

Repères bibliographiques. Les Puissants de Casablanca (1999), Les Rapaces de Casablanca (2000), Le Temps des Impunis (2004), Tant que je peux te dire je t’aime (2022), Aux portes des étoiles (2024), Les Méandres de l’Oubli (à paraître en 2027). Les Intouchables est étudié comme manuscrit de comparaison, non comme livre publié.

Découvrir les romans cités

La saga casablancaise

Couverture de Les Puissants de Casablanca

Les Puissants de Casablanca

1999

Couverture de Les Rapaces de Casablanca

Les Rapaces de Casablanca

2000

Couverture de Le Temps des Impunis

Le Temps des Impunis

2004

La fresque romanesque

Couverture de Tant que je peux te dire je t’aime

Tant que je peux te dire je t’aime

2022

Couverture de Aux portes des étoiles

Aux portes des étoiles

2024

Couverture de Les Méandres de l’Oubli

Les Méandres de l’Oubli

À paraître en 2027

samedi 26 septembre 2026

Casablanca, entre ombre et lumière — une ville au cœur de mes romans

Une ville, plusieurs mondes ; une même humanité.

Vue panoramique de la mosquée Hassan II à Casablanca et de son minaret
La mosquée Hassan II et son minaret, vue panoramique. Photo : RIM 75 / Wikimedia Commons — CC BY 4.0

Il est des villes qui ne se contentent pas de servir de décor. Elles s’imposent à l’écrivain, accompagnent ses personnages, traversent ses récits et finissent par devenir une présence à part entière. Casablanca est, pour moi, de celles-là.

Des Puissants de Casablanca aux Rapaces de Casablanca, du Temps des Impunis aux Intouchables, elle n’a cessé d’habiter mon imaginaire romanesque. Ce qui m’intéresse en elle, ce sont les tensions qu’elle concentre, les mondes qu’elle juxtapose, les ambitions qu’elle nourrit et les solidarités qu’elle laisse surgir. Elle attire, promet, expose, parfois repousse. Elle ne laisse jamais indifférent.

Vue panoramique de Casablanca, métropole moderne du Maroc
Casablanca, une métropole entre modernité et mémoire.
Photo : Sgroey / Wikimedia Commons — CC BY 4.0

Une ville, plusieurs mondes

Il suffit de parcourir quelques kilomètres pour changer presque de société. D’un côté, les villas d’Anfa, les établissements de la Corniche, les banques et les salons où se nouent des alliances discrètes. De l’autre, les quartiers populaires, les immeubles fatigués, les logements précaires et les rues où la vie quotidienne se débat avec ses urgences.

Dans Les Puissants de Casablanca, Derb Talian apparaît très tôt comme l’un de ces lieux où la ville montre un autre visage. Les habitants de ces quartiers et ceux des milieux privilégiés se côtoient sans disposer des mêmes protections ni des mêmes perspectives. Mais ces mondes ne sont pas vraiment séparés : une décision prise dans un bureau peut bouleverser la vie d’une famille ; une affaire immobilière peut transformer tout un quartier.

Casablanca devient ainsi une structure romanesque. Elle relie ceux qui possèdent, ceux qui décident, ceux qui subissent, ceux qui enquêtent et ceux qui tentent de résister. Le roman franchit les portes qui, dans la vie ordinaire, maintiennent ces univers à distance.

Une ville, plusieurs mondes
L’ancienne médina, autre visage de Casablanca. Photo et licence.

Les trois L du pouvoir

Casablanca est aussi la ville des ambitions et des rapports de force. Les fortunes s’y construisent, les alliances s’y nouent, les fidélités s’y défont au gré des intérêts. Autour du banquier Yamani apparaît une formule qui résume cette mécanique : les trois L du pouvoir.

On te lèche tant que tu détiens le pouvoir. On te lâche dès que tu vacilles. Et l’on te lynche lorsque tu l’as perdu.

Cette formule brutale dit la fragilité des fidélités intéressées. On se rallie à la force, on s’éloigne de celui qui chancelle, on se détourne de sa chute. Mais, derrière ces jeux d’influence, mes romans s’intéressent d’abord aux êtres : à celui qui refuse de céder, à celui qui enquête, à celui qui sait sans pouvoir agir.

Des personnages comme le journaliste Youssef ou l’officier Bachir se heurtent à une réalité douloureuse : découvrir la vérité ne suffit pas toujours à la faire triompher. Il ne s’agit pas seulement de raconter des scandales, mais d’explorer la distance entre ce que l’on sait et ce que l’on peut faire reconnaître, entre l’enquête et la justice.

Casablanca et les cercles du pouvoir
Les Twin Center, emblèmes de la Casablanca des affaires. Photo et licence.

La ville que l’on rêve de quitter

Si Casablanca nourrit mes romans, c’est aussi parce qu’elle porte en elle le désir du départ. Elle concentre les possibilités de réussite, mais, pour une partie de sa jeunesse, elle peut également devenir un espace où l’avenir semble fermé. L’émigration traverse alors plusieurs trajectoires : celles des jeunes confrontés à la précarité, mais aussi celles de professionnels qui cherchent ailleurs une reconnaissance ou une autre manière de vivre.

L’Atlantique prend une valeur singulière. Il ouvre la métropole sur le vaste monde, tout en rappelant la frontière entre ceux qui voyagent librement et ceux qui doivent risquer leur vie pour franchir la mer. Le port, les routes du nord, les départs vers l’Europe appartiennent à cette géographie du désir et de l’inquiétude.

Pourtant, partir ne signifie jamais rompre complètement. Les personnages emportent Casablanca avec eux : dans leurs souvenirs, leurs blessures, leurs attentes. La ville reste présente jusque dans la distance.

Une humanité qui résiste

Il serait réducteur de ne voir dans Casablanca qu’une ville de corruption, de violence ou de désillusion. Mes romans accordent aussi une place aux solidarités discrètes : un voisin qui aide, une famille qui accueille, un médecin qui protège un enfant, un journaliste qui refuse de se taire ou un policier qui poursuit son enquête malgré les obstacles.

Amine, Youssef, Yasmina, Bachir ou Ba Lahcen incarnent, chacun à sa manière, ce refus de l’indifférence. Leurs gestes ne renversent pas nécessairement les systèmes auxquels ils se heurtent. Ils préservent pourtant quelque chose d’essentiel : la possibilité de faire place à l’autre, de lui rendre un nom, une histoire, une dignité.

Cette part de Casablanca compte autant pour moi que les rapports de pouvoir. C’est une ville de bruit, d’odeurs, d’avenues encombrées, de façades anciennes et d’horizons marins ; une ville où des êtres que tout paraît séparer peuvent encore se rencontrer.

Pourquoi Casablanca revient-elle dans mes romans ?

Parce qu’elle rassemble ce que l’on préfère souvent regarder séparément : la richesse et la précarité, le pouvoir et l’impuissance, le désir de réussir et celui de partir, la violence sociale et la persistance de la solidarité. Elle oblige des mondes qui s’ignorent à vivre côte à côte. Le roman, lui, permet de les faire entrer dans une même histoire.

Casablanca n’est donc pas seulement le lieu où se déroulent mes romans. Elle relie leurs personnages, leurs conflits, leurs blessures et leurs espérances. Une ville que je n’ai peut-être jamais cessé d’explorer — parce qu’à travers elle, c’est aussi une part de l’âme humaine que je cherche à approcher.

Les romans de Casablanca

Trois romans publiés et un nouveau roman en cours d’écriture : Casablanca au cœur de mon univers romanesque.

Couverture provisoire du roman Les Intouchables de Rida Lamrini Les Intouchables Roman en cours d’écriture · Couverture provisoire

Dans Les Intouchables, mon roman en cours d’écriture, je retrouve cette Casablanca qui nourrit depuis longtemps mon imaginaire. Les personnages évoluent, les intrigues se recomposent, mais une même interrogation demeure : que deviennent les hommes et les femmes lorsque l’argent et le pouvoir prétendent décider de leur destin ?

Pour aller plus loin : découvrez Casablanca dans mon univers romanesque et consultez l’étude de référence, Casablanca dans l’imaginaire romanesque de Rida Lamrini (PDF).

Crédits photographiques : Wikimedia Commons, liens et licences accessibles depuis chaque image.

lundi 21 septembre 2026

Cette fois, je voulais simplement me faire plaisir en écrivant

L’ATELIER DE L’ÉCRIVAIN

Cette fois, je voulais simplement me faire plaisir en écrivant

Comment est né Les Méandres de l’Oubli


Changer de registre

Lorsque j’ai terminé Aux portes des étoiles, l’envie d’écrire était toujours là, très forte même. Mais je ne voulais plus rester dans le même registre. Après Tant que je peux te dire je t’aime, profondément traversé par l’intime, puis Aux portes des étoiles, plus réflexif et davantage tourné vers la quête et le sens, j’avais besoin d’autre chose.

Je n’avais plus envie de continuer à écrire dans la douleur. Cette fois, je voulais simplement me faire plaisir comme romancier.

Depuis longtemps, le cinéma m’accompagne. J’aime les récits d’action, les enquêtes, les intrigues qui se tendent, les personnages qui avancent dans l’incertitude et les histoires où plusieurs fils éloignés finissent par se rejoindre. Je n’avais encore jamais pleinement exploré ce territoire. C’est là que Les Méandres de l’Oubli a commencé à prendre forme.

Deux enquêtes, un même roman

Je voulais poursuivre l’histoire de Rayan et de Salim, mais autrement. L’idée s’est imposée assez vite : mener deux enquêtes en parallèle.


D’un côté, une enquête policière avec ses règles, ses pistes, ses fausses pistes, ses réseaux et ses personnages troubles. De l’autre, l’enquête plus intime de Salim, toujours habité par la disparition de son père et par ce qu’il cherche encore à comprendre.

Deux recherches, deux rythmes, deux mondes — puis, à un moment donné, leur jonction.

Cette construction me permettait de conserver le fil humain de la fresque tout en entrant franchement dans l’univers du thriller. Cette fois, la fiction allait prendre toute la place.

Laisser libre cours à l’imagination

Si Tant que je peux te dire je t’aime utilise beaucoup de matériaux personnels, et si Aux portes des étoiles s’en éloigne déjà nettement, Les Méandres de l’Oubli appartient presque entièrement à l’imaginaire.

C’est sans doute le roman dans lequel je me suis senti le plus libre d’inventer : des situations, des lieux, des réseaux, des personnages, des retournements. Je pouvais enfin faire entrer dans mon écriture toutes ces influences accumulées au fil des années : cinéma d’action, thrillers, espionnage, enquêtes policières, récits où le danger surgit là où on ne l’attend pas.

J’avais le sentiment d’ouvrir une nouvelle porte dans mon travail d’écrivain. Mais j’allais très vite découvrir qu’aimer les thrillers ne suffit pas pour en écrire un.

Apprendre à écrire une enquête

J’avais déjà approché le roman policier dans La Saga des puissants de Casablanca, et certains lecteurs ou critiques l’avaient relevé. Mais avec Les Méandres de l’Oubli, je voulais aller beaucoup plus loin.

Or une enquête ne supporte pas l’à-peu-près. Les indices doivent apparaître au bon moment, les enquêteurs agir de façon cohérente, les découvertes avoir une cause, les informations circuler selon une logique précise. Le lecteur peut accepter beaucoup de choses, mais il pardonne difficilement une mécanique qui triche avec lui.

Je ne pouvais donc plus seulement imaginer une histoire. Il fallait comprendre comment travaille un enquêteur, comment se construit une piste, comment on vérifie une information, comment une enquête progresse, se trompe parfois, repart ailleurs, croise d’autres faits et finit par faire émerger une vérité.

C’est là que le travail a changé de nature.

Le moment où je croyais avoir terminé

Puis est arrivé un moment que connaissent sans doute beaucoup d’écrivains : j’ai cru que le roman était terminé.

L’histoire était écrite. Les personnages étaient là. Les deux enquêtes existaient. Les fils se rejoignaient. Le livre avait une fin. Je pensais être arrivé au bout.

Je l’ai remis à mon éditeur. Et c’est là que j’ai découvert que terminer un manuscrit ne signifie pas forcément avoir terminé un roman.

Les retours ont commencé : des questions, des incohérences à reprendre, des causalités à renforcer, des personnages à rendre plus lisibles, des informations qui arrivaient trop tôt ou trop tard, des fils narratifs à mieux relier. Puis d’autres échanges ont suivi. Et encore d’autres.

Quand il faut toucher à l’architecture

Au début, on pense qu’il suffira de corriger quelques pages. Puis on comprend que certaines faiblesses ne viennent ni d’une phrase ni même d’un chapitre. Elles viennent de la construction elle-même.

C’est probablement la partie la plus déroutante du travail. Vous avez vécu pendant des mois, parfois des années, avec un roman. Vous connaissez ses personnages, ses scènes, ses mouvements. Vous vous êtes habitué à son architecture. Et soudain, il faut accepter l’idée que cette architecture peut encore bouger.

Il faut déplacer, raccourcir, développer, repenser certaines articulations, supprimer ce qui ralentit, donner davantage de poids à ce qui semblait secondaire, s’assurer que le lecteur sait ce qu’il doit savoir au moment où il doit le savoir. Parfois, il faut même revenir très loin en arrière pour réparer quelque chose dont on ne découvre que tardivement les conséquences.

J’ai compris alors qu’écrire un thriller, c’était aussi construire une mécanique. Et qu’une mécanique romanesque ne doit pas seulement fonctionner : elle doit paraître naturelle.

Les allers-retours avec l’éditeur

Commence alors une autre aventure, moins visible mais tout aussi importante : les allers-retours entre l’auteur et son éditeur.

Un manuscrit part, revient chargé de remarques, est repris, renvoyé. On croit avoir résolu un problème et l’on découvre qu’en le résolvant, on en a parfois créé un autre. On pense à nouveau avoir terminé, puis une nouvelle lecture révèle une fragilité jusque-là invisible.

Il y a quelque chose d’assez ironique dans ce travail : plus on approche de la fin, plus on devient exigeant. Ce qui aurait semblé acceptable quelques mois auparavant ne l’est plus. Le roman s’affine, se resserre, devient plus solide. Et l’auteur, lui aussi, change avec lui.

Ce que ce roman m’a appris

Les Méandres de l’Oubli m’a appris une chose essentielle : il existe une différence entre inventer une histoire et construire un roman.

L’imagination donne l’élan. Ensuite viennent la structure, la cohérence, la causalité, le rythme, la crédibilité, l’équilibre entre les personnages et la maîtrise de l’information. Dans un thriller, tout cela devient particulièrement visible.

Le lecteur doit pouvoir se laisser emporter sans voir la charpente. C’est peut-être là le paradoxe : plus le travail de construction est important, moins il doit se voir.

J’avais commencé ce roman pour me faire plaisir. Je voulais du mouvement, du suspense, des enquêtes, du danger, de l’action. Je les ai eus. Mais le roman m’a demandé beaucoup plus : apprendre, reprendre, douter, reconstruire, accepter enfin qu’un livre que l’on croit terminé puisse encore nous résister.

Les Méandres de l’Oubli

Avec le recul, je comprends mieux ce que ce troisième roman représente pour moi.

Tant que je peux te dire je t’aime était né d’une nécessité. Aux portes des étoiles était né de ce que la vie avait laissé inachevé. Les Méandres de l’Oubli, lui, est né d’un désir de liberté.

La liberté d’inventer, de changer de registre, d’aller vers le thriller, l’action et l’enquête tout en continuant à suivre Rayan et Salim.

Mais cette liberté a eu son prix : elle m’a demandé de devenir un autre écrivain, ou du moins d’apprendre une autre manière d’écrire.

Je pensais simplement vouloir me faire plaisir. Je ne savais pas encore que ce roman allait devenir l’un de mes plus grands chantiers d’écriture et qu’au bout de tous ces détours, de toutes ces reprises et de tous ces allers-retours, une histoire allait enfin trouver sa forme.

Les Méandres de l’Oubli.

Dans les coulisses de la fresque romanesque

Retrouvez les trois textes consacrés à la naissance de Tant que je peux te dire je t’aime, Aux portes des étoiles et Les Méandres de l’Oubli.

Quand la fiction reprend ce que la vie laisse inachevé

L’Atelier de l’écrivain · L’ODJ.ma

Quand la fiction reprend ce que la vie laisse inachevé

Écrire un père et son fils : de l’absence à la transmission

Un lecteur face à la mer, un exemplaire d’Aux portes des étoiles à la main, au crépuscule
Aux portes des étoiles — quand le roman ouvre la voie à une nouvelle quête.

Un fils prêt à renouer avec son père. Un père qui a disparu. Derrière la naissance d’Aux portes des étoiles, il y a une question de pardon, mais aussi celle de tout ce qui se transmet sans avoir été dit. En écrivant Rayan et Salim, j’ai découvert qu’un même lien pouvait traverser plusieurs romans et continuer à me surprendre.

Après le pardon, une autre question

Lorsque j’ai achevé Tant que je peux te dire je t’aime, je pensais avoir accompli quelque chose d’essentiel. Ce roman, nourri de matériaux personnels mais transformés par la fiction, portait des blessures, des silences et, plus que tout, un appel au pardon. Je croyais avoir refermé une histoire. Je ne savais pas encore qu’un autre roman était en train de naître.

Il arrive qu’un thème s’impose à l’écrivain sans qu’il l’ait véritablement choisi. Il revient, change de visage, traverse les livres et finit par relier des histoires que l’on imaginait indépendantes. Pour moi, ce thème allait être la relation entre un père et son fils.

Une question persistait : que devient le pardon lorsqu’il arrive trop tard ? Que se passe-t-il lorsqu’un fils est enfin prêt à comprendre son père, mais que celui-ci n’est plus là pour recevoir ce geste ? La vie ne répond pas toujours aux espérances que l’on confie aux mots. La fiction, elle, permet de poursuivre la question.

Un premier titre : Souviens-toi

Le projet qui deviendrait Aux portes des étoiles s’est d’abord appelé Souviens-toi. Le titre évoquait la mémoire, les paroles restées sans réponse et ce que l’on voudrait rappeler à ceux que l’on aime lorsque les éloignements ont brouillé les choses. Dans cette première conception, le père cherchait encore à renouer avec son fils.

Puis, au cours du travail, le récit a pris une direction inattendue. C’est l’une des surprises de l’écriture : on croit tenir son histoire et ce sont parfois les personnages qui en déplacent le centre de gravité.

Cette fois, ce ne serait plus le père qui chercherait le fils. Ce serait le fils qui chercherait le père.

Et si le fils avait lu le livre ?

J’ai imaginé que Salim ait lu le livre de son père. Que cette lecture lui permette d’entendre autrement certains silences, de regarder autrement les erreurs et les maladresses de Rayan. Que le pardon devienne enfin possible. Mais au moment où il décide de revenir, son père a disparu.

Le mouvement du récit s’inverse alors : ce n’est plus le père qui part à la recherche de son fils, c’est le fils qui cherche le père. Salim revient au Maroc. Il remonte des traces, interroge des lieux et des souvenirs, essaie de comprendre ce que Rayan a laissé derrière lui. Son voyage devient peu à peu une quête intérieure : en cherchant ce père qu’il croyait connaître, il commence à se découvrir lui-même.

Ce qui se transmet aussi dans le silence

Que transmet un père à son fils ? Il y a, bien sûr, les paroles, les gestes, les exemples. Mais il y a aussi les absences, les malentendus, les émotions mal exprimées et les questions que l’on remet à plus tard. On hérite parfois d’un silence sans en connaître la raison.

Un père et son fils regardant la mer ; les trois romans de la fresque évoquent la mémoire et la transmission
La mémoire, la filiation et la transmission traversent la fresque romanesque.

Ce qui m’intéresse dans la relation entre Rayan et Salim, ce n’est pas l’image d’un père irréprochable ni celle d’un fils tenu de lui pardonner. C’est la difficulté qu’éprouvent deux êtres liés l’un à l’autre à se rencontrer vraiment. Chacun possède une part de son histoire à laquelle l’autre n’a pas accès. Le roman permet de faire circuler leurs regards, sans effacer leurs différences.

Dans Aux portes des étoiles, la transmission cesse alors d’être un mouvement à sens unique. Salim reçoit les mots de son père, mais il doit encore décider ce qu’il en fera. Comprendre ne signifie pas tout excuser ; chercher ne garantit pas de retrouver. Entre un père et son fils, la transmission est aussi faite de cette liberté-là.

Quand d’autres voix entrent dans le roman

Au fil de l’écriture, Aux portes des étoiles s’est ouvert à un autre territoire. J’avais été marqué par Délectations philo-scientifiques, un dialogue entre la science et la philosophie écrit par Hicham Lamrini et Justine Barbier. Les questions de connaissance, d’existence et de sens qu’il soulevait me paraissaient rejoindre, par une autre voie, celles de mes personnages.

Cette lecture a nourri les échanges entre Salim et Émilie. Leurs dialogues apportent au roman une respiration différente : à la recherche d’un père répond une interrogation plus vaste sur notre place dans le monde. La fiction accueille ainsi des matériaux inattendus et les transforme, tout en reconnaissant ce qu’elle doit à leurs auteurs.

Une histoire qui traverse trois romans

Lorsque j’ai commencé Tant que je peux te dire je t’aime, je ne savais pas que Rayan et Salim m’accompagneraient aussi longtemps. Après le pardon et la quête sont venus Les Méandres de l’Oubli, qui donne à cette fresque un autre rythme, celui de l’enquête, du suspense et de la mémoire retrouvée — ou menacée. Il ne s’agit pas de raconter trois fois la même histoire : chaque roman possède son intrigue et peut être lu séparément.

En les regardant aujourd’hui, je distingue pourtant un fil qui les traverse : ce que nous voudrions dire à ceux que nous aimons, ce que nous ne savons pas leur dire et ce qu’ils découvrent parfois en notre absence. Je n’avais pas prévu d’écrire une fresque sur la filiation. Elle s’est construite à mesure que la fiction reprenait les questions que je croyais avoir laissées derrière moi.

Rida Lamrini

Le roman que je n’avais pas prévu d’écrire

L’Atelier de l’écrivain

Le roman que je n’avais pas prévu d’écrire

Comment est né Tant que je peux te dire je t’aime

Le roman que je n’avais pas prévu d’écrire

Quand l’écriture change de territoire

Pendant longtemps, j’ai écrit en regardant la société.

Mes livres, mes chroniques, mes réflexions s’intéressaient au Maroc, à ses transformations, à ses tensions, à ses mouvements profonds.

J’observais les groupes, les générations, les rapports de force, les changements de mentalités. Ce qui m’intéressait, c’était le collectif.

Je regardais les hommes vivre. Je n’avais jamais vraiment essayé de regarder la complexité de l’être humain dans son individualité, cette part intime qui est pourtant au cœur de toute société, de ses tensions et de ses contradictions.

Puis ma vie a connu une rupture. Des repères ont changé. Mes enfants ont pris leur propre chemin, j’ai quitté Casablanca et j’ai ressenti le besoin de prendre de la distance, de retrouver le silence, la nature, la mer. J’avais besoin de m’éloigner du bruit et des trépidations de la ville pour comprendre ce qui m’arrivait et, peut-être, apprendre à vivre autrement.

Je ne savais pas encore que ce retrait allait modifier profondément ma manière d’écrire.

À cette période, certaines conversations familiales m’ont confronté à des questions que je ne pouvais plus esquiver. Elles touchaient à la transmission, aux blessures, aux silences, aux relations entre un père et ses enfants, à ce que l’on croit avoir donné et à ce que les autres ont réellement reçu.

Le pardon au cœur du roman

Et derrière toutes ces questions, une autre s’imposait peu à peu : le pardon.

Comment demander pardon ? Comment l’accorder ? Peut-on réparer ce qui a été abîmé ? Existe-t-il des blessures que le temps ne suffit pas à refermer ?

Je ne savais pas quoi faire de tout cela.

Alors j’ai commencé à écrire. Sans plan, sans structure, sans savoir si je tenais un journal, si j’écrivais une lettre ou si j’essayais simplement de mettre un peu d’ordre dans ce qui m’habitait. J’écrivais.

Au début, le texte ressemblait beaucoup à un journal. Il avançait au rythme des souvenirs, des émotions, des interrogations.

Puis quelque chose s’est produit. Le texte a commencé à m’échapper. Des personnages sont apparus. Une histoire s’est organisée. La fiction s’est mise à faire son travail.

Couverture du roman Tant que je peux te dire je t’aime

Et presque sans que je m’en rende compte, ce qui avait commencé comme une écriture personnelle s’est transformé en roman. Ce roman allait devenir Tant que je peux te dire je t’aime.

Du vécu à la fiction

Je tiens cependant à préciser quelque chose, parce que la question m’est souvent posée lors de mes rencontres avec les lecteurs : non, Tant que je peux te dire je t’aime n’est pas une autobiographie.

Je n’ai jamais eu le goût de raconter ma vie. Je ne pense d’ailleurs pas que la vie d’un écrivain soit, en elle-même, plus intéressante que celle des autres. Ce qui m’intéressait était tout autre.

Oui, le roman utilise des matériaux puisés dans le vécu : des émotions, des situations, des blessures, des questionnements que j’ai connus ou approchés de près. Mais à partir du moment où ils entraient dans le roman, ils devaient cesser de m’appartenir.

Il fallait les transformer, les déplacer, les mêler à l’imagination. Créer des personnages qui aient leur propre existence, leurs propres choix, leurs propres contradictions.

Surtout, je voulais que ces expériences particulières puissent atteindre quelque chose de plus universel. Je ne voulais pas que le lecteur se demande : « Est-ce réellement arrivé à l’auteur ? » Je voulais qu’il puisse se dire : « Je comprends cela. » Ou peut-être : « J’ai connu quelqu’un qui a vécu quelque chose de semblable. » Ou simplement : « Cela aurait pu arriver à n’importe lequel d’entre nous. »

Et s’il existe un sentiment qui peut appartenir à tout le monde, c’est peut-être précisément celui-là : le besoin d’être pardonné, la difficulté de pardonner, l’espoir qu’un lien puisse survivre malgré les blessures.

C’est là, pour moi, que commence le roman. La littérature ne consiste pas seulement à raconter ce que l’on a vécu. Elle consiste à transformer une expérience singulière pour qu’elle puisse appartenir à d’autres.

C’est ce que j’ai essayé de faire avec Tant que je peux te dire je t’aime.

Avec le recul, je crois que Tant que je peux te dire je t’aime est aussi cela : une invitation au pardon. Peut-être même un appel. Par moments, presque une supplication.

Non pas seulement le pardon entre deux personnages, mais cette question beaucoup plus vaste que nous rencontrons tous un jour : que reste-t-il possible lorsque quelqu’un a blessé quelqu’un d’autre ? Peut-on revenir ? Peut-on comprendre ? Peut-on encore aimer après ce qui a été brisé ?

Je croyais avoir tout dit

À mesure que le roman avançait, j’ai eu le sentiment de déposer sur le papier quelque chose qui m’encombrait depuis longtemps : des souvenirs, des regrets, des questions, des paroles que l’on aurait aimé prononcer autrement, ou plus tôt.

Lorsque j’ai terminé le livre, j’ai cru que cette histoire était achevée. Je pensais avoir vécu une forme de catharsis. J’avais tout couché sur le papier, tout lâché, tout confié au roman.

Je pensais aussi, sans doute, que l’appel qu’il contenait serait entendu. Qu’un livre pouvait parfois ouvrir un passage là où les mots ordinaires avaient échoué. Je pensais que l’écriture avait refermé quelque chose en moi.

Je me trompais.

Parce qu’un livre ne referme pas toujours les blessures qu’il met au jour. Parce qu’un appel au pardon n’obtient pas nécessairement de réponse. Et parce que le pardon est peut-être l’un des mots les plus difficiles à prononcer.

Parfois, l’écriture transforme la blessure. Parfois même, elle ouvre une porte que l’on ne savait pas encore devoir franchir.

Quand un roman ouvre la porte au suivant

Mais la littérature ne change pas nécessairement la vie réelle. Elle ouvre parfois d’autres chemins. Et c’est précisément ce qui allait se produire.

Au lieu de m’éloigner de cette histoire, le premier roman m’y a ramené plus profondément encore. Je pensais avoir terminé avec Rayan. Je découvrais que non.

Quelque chose restait en suspens. Pas forcément dans l’intrigue. Dans le lien. Dans le pardon qui n’avait pas encore trouvé son chemin. Dans ce qui se transmet entre un père et un fils. Dans ce qui demeure quand les mots ont été dits trop tard, ou pas assez. Dans ce qui continue à vivre même lorsque chacun poursuit sa route.

C’est là, je crois, que j’ai compris que Tant que je peux te dire je t’aime n’était pas seulement le roman que je n’avais pas prévu d’écrire. C’était aussi le livre qui allait m’obliger à continuer.

Je croyais avoir écrit pour refermer une histoire.
J’avais, sans le savoir, ouvert la première porte d’une fresque.