Rida Lamrini — Romancier et chroniqueur
Romans, mémoire, transmission et regards sur notre monde. Entrez dans les coulisses de mon écriture.

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vendredi 23 octobre 2026

Quand un chercheur explore les profondeurs d’Aux portes des étoiles

Regards sur une œuvre

Quand un chercheur explore les profondeurs d’Aux portes des étoiles

Une étude universitaire entre drame intime, mémoire, mythe et réalité

Il arrive qu’un roman poursuive son chemin bien après avoir quitté les mains de son auteur. Il rencontre ses lecteurs, suscite des interprétations, ouvre des pistes de réflexion. Parfois, il devient aussi l’objet d’une recherche universitaire.


C’est ce qui se produit avec Aux portes des étoiles, mon deuxième roman, qui fait aujourd’hui l’objet d’une étude publiée dans la Revue Internationale du Chercheur.

Une lecture universitaire

« Les représentations du drame individuel dans Aux portes des étoiles de Rida Lamrini : le flux entre mythe et réalité »

Abdelhalim Ziti · Université Hassan II de Casablanca · 2026

Son auteur, Abdelhalim Ziti, chercheur affilié à l’Université Hassan II de Casablanca, propose une lecture approfondie du roman et de ses différentes strates de signification.

Derrière le récit, les blessures invisibles

Que laisse derrière elle une enfance meurtrie ? Comment les drames intimes façonnent-ils les relations familiales, la construction de soi et le rapport au monde ?

L’étude d’Abdelhalim Ziti s’intéresse notamment aux traumatismes de l’enfance, aux dysfonctionnements familiaux et au poids du silence. Elle examine la manière dont ces expériences influencent les personnages et leur trajectoire.

Au cœur du roman

Les blessures de l’enfance, le silence familial et le poids du passé ne sont pas de simples éléments du récit. Ils participent à la construction des personnages et à leur manière d’habiter le monde.

Le drame individuel ne se réduit donc pas à une succession d’événements. Il s’inscrit dans la mémoire, se transmet à travers les relations humaines et pèse sur la façon dont chacun tente de se construire.

Cette lecture psychologique éclaire les tensions qui traversent le roman et invite à regarder au-delà de ce que les personnages expriment ouvertement.

Quand le mythe rencontre la réalité

Le titre de l’étude souligne une autre dimension : le dialogue entre mythe et réalité.

Le chercheur explore les symboles et les représentations qui enrichissent le récit. Il s’intéresse également à la place des lieux, de la culture et de la cuisine dans l’univers romanesque, autant d’éléments qui contribuent à inscrire les expériences individuelles dans un environnement social et culturel.

L’étude mobilise notamment des références psychologiques et symboliques pour éclairer les liens entre l’histoire personnelle, les figures familiales et les forces qui façonnent l’existence.

Le roman apparaît ainsi comme un espace où se rencontrent plusieurs dimensions : l’intime et le collectif, la mémoire et le présent, l’expérience humaine et l’imaginaire.

Une autre porte d’entrée

Au-delà de l’histoire racontée, l’analyse critique nous invite à explorer les symboles, les blessures intimes et les résonances culturelles qui donnent au roman sa profondeur.

Le roman échappe-t-il à son auteur ?

Pour un écrivain, voir son œuvre étudiée par un chercheur est une expérience particulière.

Au moment de l’écriture, l’auteur suit ses personnages, construit leurs trajectoires, organise les événements et cherche la justesse du récit. Mais une fois le livre publié, il ne maîtrise plus seul les chemins que prendra sa lecture.

Le chercheur, lui, adopte une autre démarche. Il observe, rapproche, interprète et met au jour des correspondances. Il peut faire apparaître des significations que l’auteur avait consciemment recherchées, mais aussi des résonances nées de la rencontre entre le texte et son propre regard.

C’est l’un des intérêts de la lecture critique : elle ne se contente pas de raconter le roman autrement. Elle propose une manière de le comprendre.

L’étude d’Abdelhalim Ziti offre ainsi une nouvelle porte d’entrée dans Aux portes des étoiles. Elle invite à revenir au texte, à interroger les blessures des personnages et à explorer les liens entre drame individuel, mémoire, symboles et réalité.

Une nouvelle lecture d’Aux portes des étoiles

Cette publication universitaire constitue une étape intéressante dans le parcours du roman. Elle inscrit celui-ci dans un dialogue qui dépasse la relation habituelle entre l’écrivain et son lecteur : celui qui se noue entre la création littéraire et la recherche.

Je remercie le chercheur pour l’attention portée à mon travail. Son étude me donne surtout envie de revenir à cette question essentielle : que reste-t-il d’une histoire lorsque chacun de ses lecteurs y découvre une vérité différente ?

Le mot de la fin

Un roman ne se referme pas nécessairement avec sa dernière page. Il continue parfois de vivre dans les questions qu’il laisse derrière lui.

Pour prolonger la lecture

Découvrez Aux portes des étoiles

Retrouvez la présentation du roman, son analyse et la section consacrée à l’étude universitaire sur mon site officiel.

Découvrir le roman et l’étude  →

Pour aller plus loin

Référence bibliographique

Ziti, Abdelhalim (2026). « Les représentations du drame individuel dans Aux portes des étoiles de Rida Lamrini : le flux entre mythe et réalité ». Revue Internationale du Chercheur, vol. 7, no 1, p. 1116–1137. Publication du 18 mars 2026.

Consulter l’article original ↗

Le texte intégral est également accessible en PDF sur le site de la revue.

jeudi 22 octobre 2026

Le progrès nous rend-il vraiment meilleurs ?

Le progrès entre lumière et ombre

Progrès technique, justice et responsabilité humaine

Une rose qui s’éveille sous la rosée du matin, un papillon dessinant de gracieuses arabesques dans les airs, l’envol majestueux d’une colonie de flamants roses au-dessus d’un étang ou les derniers feux d’un coucher de soleil sur l’océan : autant de spectacles qui rappellent la beauté du monde et la chance de pouvoir en être les témoins. La vie, dans sa fragilité même, possède quelque chose de merveilleux.

Mais cette beauté coexiste avec des réalités qui laissent perplexe. Comment concilier les merveilles que la nature offre à l’humanité avec les violences que celle-ci s’inflige ? Comment comprendre qu’une espèce capable de repousser sans cesse les frontières de la connaissance demeure confrontée à des problèmes qu’elle semble incapable de résoudre ? Et comment envisager l’avenir avec confiance lorsque les progrès les plus spectaculaires s’accompagnent de menaces nouvelles et de crises persistantes ?

Ces questions prennent une dimension particulière à l’heure où le monde connaît une accélération scientifique et technologique sans précédent dans l’histoire récente.

Il suffit de mesurer le chemin parcouru en quelques générations. De l’électricité généralisée à la télévision, des premiers pas de l’homme sur la Lune au décryptage du génome humain, de la révolution d’Internet à l’irruption de l’intelligence artificielle, les connaissances et les capacités humaines ont progressé à un rythme vertigineux. Les distances se sont réduites, l’information circule presque instantanément, les découvertes scientifiques ouvrent des perspectives autrefois inimaginables.

Tout cela devait augurer de lendemains meilleurs. Le progrès devait contribuer à libérer l’homme de la misère, de l’ignorance et des contraintes qui entravaient son développement. Pourtant, une question fondamentale demeure : l’humanité est-elle réellement devenue plus apte à résoudre ses problèmes à mesure qu’elle acquiert les moyens de le faire ?

À lire également

Découvrez les autres réflexions et chroniques de Rida Lamrini sur son blog littéraire et son site officiel.

Des richesses toujours plus grandes, des inégalités persistantes

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la reconstruction et la mise en place d’un nouvel ordre international ont nourri l’espoir d’un développement plus équitable. Des institutions ont été créées, des politiques de coopération engagées et des programmes de lutte contre la pauvreté déployés. Des progrès considérables ont été accomplis, et des millions de personnes ont pu améliorer leurs conditions de vie.

L’Année internationale du microcrédit, proclamée par les Nations unies en 2005, illustrait cette volonté de donner aux populations les plus démunies les moyens de créer leur propre activité et de conquérir une autonomie économique. L’ambition était claire : ne plus considérer les personnes pauvres comme de simples bénéficiaires de l’assistance, mais leur permettre de devenir actrices de leur propre développement.

Cette démarche a contribué à faire évoluer les approches de la lutte contre la pauvreté. Elle n’a cependant pas fait disparaître les obstacles structurels auxquels se heurtent encore des millions de personnes : accès insuffisant à l’éducation, aux soins, au financement, à l’emploi et aux conditions élémentaires d’une existence digne.

Dans le même temps, les grandes fortunes atteignent des sommets vertigineux et la concentration des richesses suscite des interrogations croissantes. Le problème ne réside pas dans la richesse en elle-même, mais dans la capacité des sociétés à transformer la prospérité économique en progrès partagé.

Comment expliquer qu’une humanité capable de produire autant de richesses ne parvienne pas à garantir à chacun les moyens élémentaires de vivre dignement ? Le progrès économique peut-il être considéré comme une réussite lorsqu’une partie de la population demeure durablement à l’écart de ses bénéfices ?

La paix, cet idéal toujours inaccompli

La guerre constitue une autre contradiction majeure de notre époque. Après les atrocités du XXe siècle, la communauté internationale s’est dotée d’institutions et de règles destinées à préserver la paix, à protéger les populations et à encadrer le recours à la force. La Charte des Nations unies a consacré des principes essentiels, notamment l’interdiction du recours à la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique des États, sous réserve des exceptions prévues par le droit international.

L’ambition était immense : substituer progressivement le droit à la loi du plus fort.

Pourtant, cet édifice demeure fragile. Les conflits persistent, les principes juridiques sont contestés ou bafoués et les mécanismes collectifs de prévention et de règlement des crises se heurtent aux rivalités entre puissances. Les populations civiles en paient souvent le prix le plus lourd, prises au piège de combats qui détruisent leurs maisons, leurs infrastructures, leurs moyens de subsistance et parfois jusqu’à toute perspective d’avenir.

La notion de « guerre juste » elle-même soulève une difficulté morale : la légitimité invoquée d’une cause suffit-elle à justifier les souffrances infligées ? Le droit international distingue les conditions dans lesquelles la force peut être employée des règles qui doivent être respectées pendant les hostilités. Mais aucune qualification juridique ne saurait effacer la tragédie humaine d’une guerre.

Le paradoxe est saisissant. Jamais les sociétés n’ont disposé d’autant de moyens de communication, de négociation et de connaissance mutuelle. Pourtant, les rapports de force continuent trop souvent de l’emporter sur la recherche de solutions politiques.

À quoi servent les principes que les nations proclament si leur application dépend finalement de la puissance de ceux qui sont appelés à les respecter ?

Quand les outils du progrès menacent notre liberté

Les contradictions du progrès ne se limitent ni à l’économie ni aux relations internationales. Elles se manifestent également dans notre vie quotidienne.

Le smartphone est une invention remarquable. Il permet de communiquer instantanément, d’accéder à des ressources documentaires considérables, de s’informer, d’apprendre et de maintenir des liens par-delà les distances. Il offre des possibilités qui auraient paru extraordinaires il y a quelques décennies.

Mais ce même outil peut devenir un instrument de captation permanente de l’attention. Le défilement incessant des vidéos, la recherche du sensationnel et la diffusion de contenus trompeurs peuvent prendre le pas sur la réflexion, la lecture approfondie et la compréhension des événements.

Le problème n’est donc pas la technologie elle-même, mais l’usage qui en est fait et les mécanismes économiques qui encouragent parfois la consommation compulsive de contenus. Lorsque l’attention devient une ressource à exploiter, l’utilisateur risque de perdre une part de la liberté que l’outil était censé lui offrir.

À cela s’ajoute une difficulté nouvelle : la frontière entre information vérifiée, manipulation et fabrication artificielle de la réalité devient plus difficile à discerner. Dans un monde saturé de messages et d’images, disposer d’un accès illimité à l’information ne garantit ni la connaissance ni le discernement.

Le progrès technique suffit-il à faire progresser l’intelligence collective ? Ou faut-il, au contraire, apprendre à maîtriser nos outils pour qu’ils ne finissent pas par déterminer à notre place ce qui mérite notre attention ?

L’intelligence artificielle : une promesse et une responsabilité

L’intelligence artificielle pousse ces interrogations encore plus loin. Elle peut contribuer aux avancées médicales, faciliter l’accès au savoir, accélérer la recherche, améliorer certains services et ouvrir de nouvelles possibilités de création. Elle constitue un instrument puissant, dont les applications peuvent bénéficier à des secteurs entiers de l’activité humaine.

Mais son développement soulève aussi des questions fondamentales. Comment garantir la fiabilité des informations qu’elle produit ? Comment protéger les données personnelles, prévenir les manipulations et limiter les usages malveillants ? Comment éviter que les bénéfices de cette technologie ne se concentrent entre les mains de quelques entreprises ou de quelques États ?

Une autre inquiétude concerne notre capacité à maîtriser les conséquences d’outils dont les performances évoluent rapidement. Les alertes exprimées par certains spécialistes et concepteurs de l’IA méritent d’être prises au sérieux, sans pour autant transformer les scénarios les plus alarmistes en certitudes.

Le risque ne réside pas nécessairement dans une machine qui se retournerait un jour contre son créateur. Il peut aussi naître de décisions humaines : déléguer aveuglément des responsabilités, automatiser des choix sans contrôle suffisant, manipuler l’opinion ou concentrer un pouvoir considérable entre quelques mains.

L’enjeu dépasse donc la seule performance des machines. Il concerne la responsabilité de ceux qui les conçoivent, de ceux qui les utilisent et des institutions chargées d'en encadrer les applications.

L’humanité a toujours inventé des outils capables d’accroître sa puissance. La question est désormais de savoir si sa capacité à anticiper les conséquences de ses inventions progressera au même rythme.

Les frontières, les croyances et les dérives du pouvoir

Les mêmes contradictions apparaissent dans la manière dont les sociétés traitent les grandes questions humaines.

Les migrations en sont une illustration frappante. Des hommes, des femmes et des enfants risquent leur vie pour fuir la guerre, les persécutions, la misère ou l’absence de perspectives. Leur parcours se heurte parfois à des frontières fermées, à des réseaux de passeurs et à des politiques qui ne parviennent pas à concilier les impératifs de contrôle avec le respect des droits fondamentaux.

Les États ont le droit de définir leur politique migratoire et de protéger leurs frontières. Mais cette responsabilité ne saurait effacer les obligations de protection des personnes vulnérables ni les drames humains qui se jouent aux portes de territoires prospères.

Comment concilier souveraineté nationale, solidarité internationale et respect de la dignité humaine ? La question ne se résout ni par l’ouverture sans conditions ni par la fermeture érigée en principe absolu. Elle exige des politiques cohérentes, une coopération internationale et une volonté de s’attaquer aux causes des départs forcés.

Les extrémismes religieux révèlent une autre fracture. Lorsque des convictions spirituelles sont instrumentalisées pour justifier le meurtre, la persécution ou la domination, la religion devient un prétexte au service de la violence. Aucune croyance ne devrait dispenser de la responsabilité morale ni autoriser à nier à autrui le droit de vivre et de penser librement.

Les dérives politiques ne sont pas moins préoccupantes. L’élection démocratique confère une légitimité à l’exercice du pouvoir, mais elle ne constitue pas un blanc-seing. La démocratie suppose également le respect des libertés, des contre-pouvoirs, de l’État de droit et de l’intérêt général. Lorsque la vanité personnelle, la recherche du pouvoir pour lui-même ou les intérêts particuliers prennent le dessus, les institutions perdent progressivement leur raison d’être.

Là encore, le problème ne tient pas à l’absence de principes. Il tient à la difficulté de les faire respecter lorsque leur application contrarie ceux qui disposent du pouvoir.

Le narcotrafic, une menace qui dépasse les frontières

À ces fractures s’ajoute le développement de formes de criminalité organisée dont les moyens financiers et les ramifications internationales mettent à l’épreuve les capacités des États.

Le narcotrafic ne se limite pas à la circulation de substances illicites. Il peut alimenter la corruption, financer d’autres activités criminelles, intimider les populations et fragiliser les institutions. Lorsque les réseaux criminels disposent de ressources considérables et exploitent les failles de la coopération internationale, ils deviennent capables de contester concrètement l’autorité publique.

La réponse ne peut se réduire à des opérations ponctuelles ou à des mesures de répression isolées. Elle suppose une action coordonnée entre les pays, des institutions judiciaires solides, la lutte contre le blanchiment, la prévention de la corruption et des politiques de prévention adaptées.

Il faut également s’interroger sur les conditions sociales qui rendent certaines populations vulnérables au recrutement par les organisations criminelles.

Face à un phénomène transnational, aucun État ne peut agir durablement seul. Le retard pris dans la coordination des moyens, l’insuffisance des réponses ou la complaisance de certains acteurs peuvent laisser les réseaux étendre leur influence.

La question est donc moins de savoir si le narcotrafic constitue une menace que de déterminer si les sociétés sauront mobiliser, à temps, les moyens politiques, judiciaires et humains nécessaires pour y faire face.

Le progrès suffit-il à garantir un avenir meilleur ?

Pauvreté persistante, conflits armés, inégalités, dérives technologiques, migrations tragiques, extrémismes, abus de pouvoir et criminalité organisée : ces phénomènes sont différents, mais ils mettent en lumière une même contradiction. L’humanité dispose de capacités sans cesse accrues pour transformer son environnement et améliorer ses conditions de vie, sans parvenir systématiquement à mettre ces capacités au service du bien commun.

Faut-il pour autant dresser un bilan exclusivement sombre de notre époque ? Ce serait oublier les avancées médicales, l’accès élargi à l’éducation, les progrès accomplis dans de nombreux domaines, les initiatives de solidarité et les femmes et les hommes qui œuvrent chaque jour à résoudre des problèmes que d’autres jugent insurmontables.

Le monde n’est ni uniformément meilleur ni irrémédiablement condamné à se dégrader. Il est traversé de tendances contradictoires, de progrès réels et de reculs inquiétants. Toute analyse lucide doit tenir compte de cette complexité, sans céder ni à l’optimisme béat ni au pessimisme systématique.

Reste une question essentielle : que voulons-nous faire du progrès ?

La science ne détermine pas, à elle seule, les finalités de nos sociétés. La technologie ne garantit pas la justice. La croissance économique ne produit pas automatiquement la solidarité. Et la connaissance ne conduit pas nécessairement à la sagesse.

Tout dépend aussi des choix collectifs, des priorités politiques, des responsabilités assumées et de la place accordée à la dignité humaine. Les outils dont nous disposons peuvent contribuer à construire un monde plus juste, mais ils peuvent également renforcer les inégalités, les dépendances et les rapports de domination.

L’avenir n’est donc pas écrit d’avance. Il dépend, pour une part essentielle, de la manière dont les sociétés sauront orienter leurs découvertes, leurs richesses et leurs institutions.

L’espoir ne consiste pas à nier les dangers ni à supposer que les problèmes se résoudront d’eux-mêmes. Il consiste à reconnaître que des solutions restent possibles, que les erreurs peuvent être corrigées et que les choix humains conservent leur importance.

Au fond, la véritable mesure du progrès ne devrait pas être seulement ce que l’humanité est capable d’inventer, de produire ou de conquérir. Elle devrait aussi être ce qu’elle parvient à préserver, à partager et à rendre accessible au plus grand nombre.

La question n’est donc pas simplement de savoir si demain sera meilleur qu’aujourd’hui. Elle est de savoir ce que nous sommes collectivement prêts à entreprendre pour qu’il le devienne.

Rida Lamrini

vendredi 16 octobre 2026

Un homme sans mémoire : que reste-t-il de lui lorsque son passé disparaît ?

Autour d’un roman

Un homme sans mémoire : que reste-t-il de lui lorsque son passé disparaît ?

Mémoire, identité et secrets : que reste-t-il de nous lorsque notre passé nous échappe ?

Le visage d’un homme apparaît fragmenté dans les éclats d’un miroir brisé.
Le visage d’un homme apparaît fragmenté dans les éclats d’un miroir brisé.

Il y a des mystères que l’on cherche chez les autres. Et puis il y a ceux qui se cachent dans sa propre histoire.

Quand la mémoire ne répond plus

Imaginez un homme qui ne se souvient plus de sa vie.

Autour de lui, le monde continue d’exister. Des événements ont lieu, des décisions sont prises, des liens sont noués. On l’interroge sur son passé, on tente de lui faire raconter ce qu’il a vécu.

Mais rien ne revient vraiment. Aucun souvenir n’émerge de sa mémoire éteinte.

Retrouver son passé, est-ce retrouver la vérité ?

Comment reconnaître sa propre histoire lorsqu’on ne s’en souvient plus ?

Et surtout, à qui faire confiance quand sa mémoire ne peut plus lui servir de témoin ?

Tout devient troublant. Car cet homme ne cherche pas simplement à retrouver des souvenirs perdus. Il tente de comprendre qui il est, ce qui l’a conduit jusqu’à cette situation et quelle part de vérité se dissimule derrière ce qu’il entend.

Chaque réponse pourrait lui permettre d’avancer. Mais peut-elle aussi l’égarer ? Et si retrouver son passé ne signifiait pas nécessairement retrouver la paix ?

Le passé, cette part de nous qui nous échappe

C’est cette situation que traite mon roman, Les Méandres de l’Oubli, prévu pour paraître en janvier 2027.

Couverture provisoire du roman Les Méandres de l’Oubli, de Rida Lamrini.
Couverture provisoire du roman Les Méandres de l’Oubli.

Le roman ne raconte pas seulement l’histoire d’un homme atteint d’amnésie, mais explore également le vertige qui naît lorsqu’on ne peut plus se fier à soi-même, lorsqu’il faut reconstituer son existence à partir de fragments, de témoignages et de questions sans réponse.

Car le passé n’est pas seulement ce qui nous est arrivé. C’est aussi ce que nous en avons retenu, ce que nous en avons compris, parfois ce que nous avons préféré enfouir. Il nous accompagne, même lorsque nous croyons l’avoir laissé derrière nous.

Mais que se passe-t-il lorsque ce passé devient soudain un territoire inconnu ?

Je ne vous en dirai pas davantage aujourd’hui. Je préfère vous laisser découvrir, le moment venu, les méandres dans lesquels cet homme devra s’engager pour retrouver le fil de son histoire.

Une question qui nous concerne tous

En refermant ce roman, pourrions-nous nous empêcher de nous poser cette question : que ferions-nous si nous découvrions un jour que nous avons oublié une partie essentielle de notre vie ? Chercherions-nous à tout prix à la retrouver, même si la vérité risquait de bouleverser tout ce que nous croyons savoir de nous-mêmes ?

Elle m’intéresse aussi pour ce qu’elle révèle de chacun de nous.

Rida Lamrini, auteur

Rida Lamrini

J’explore dans mes romans les secrets, les failles de la mémoire et les zones d’ombre qui façonnent nos identités. Dans cet espace, je partage les coulisses de l’écriture et les questions qui accompagnent mes livres.

Pour prolonger la lecture

mercredi 7 octobre 2026

Quand un lecteur entre dans l’atelier de Les Intouchables

Au-delà des romans · Dans l’atelier d’écriture

Dans l’atelier de Les Intouchables


Ce qu’une réaction de lecteur révèle du travail en cours sur un thriller

Il y a quelques jours, j’ai partagé avec les membres d’Au-delà des romans une nouvelle étape de mon travail : la reprise de Les Intouchables, un roman qui prolonge, près de trente ans plus tard, un univers né avec Les Puissants de Casablanca.

Je disais alors mon envie de retrouver certains fils anciens tout en construisant un roman pleinement autonome, lisible sans connaître les livres précédents. Un thriller policier ancré dans le Maroc d’aujourd’hui, avec ses mutations, ses rapports de force, ses ambitions, ses ombres et ses lumières.

Parmi les réactions reçues, celle de mon neveu Taher Bencheikh m’a particulièrement intéressé.

Quand le passé revient dans le présent

Il m’a écrit qu’il aimerait voir l’enquête commencer par un crime actuel, apparemment simple, avant que l’on découvre peu à peu qu’il plonge ses racines dans un secret vieux de trente ans. Il y voyait une manière de créer un lien naturel avec Les Puissants de Casablanca, sans transformer Les Intouchables en suite obligatoire.

L’idée m’a frappé parce qu’elle touche à une question essentielle dans la construction d’un roman de ce type : comment faire dialoguer le passé et le présent sans que l’un écrase l’autre ?

Dans un thriller, le passé n’est jamais tout à fait mort. Il survit dans une décision ancienne, une dette oubliée, une fidélité mal placée, une trahison que l’on croyait enterrée. Il peut rester invisible pendant des années, puis refaire surface à partir d’un événement minuscule.

Des personnages qui résistent au jugement

Taher évoquait aussi des personnages qui ne seraient jamais complètement bons ou mauvais. Un personnage digne de confiance pourrait cacher quelque chose de lourd ; un autre, soupçonné depuis le début, pourrait révéler une part inattendue de lui-même.

C’est sans doute l’un des plaisirs les plus profonds du roman noir : ne jamais savoir exactement à qui accorder sa confiance.

Les personnages qui m’intéressent le plus ne sont pas ceux dont on comprend immédiatement la fonction. Ce sont ceux qui résistent au jugement. Ceux qui ont leurs raisons, leurs blessures, leurs compromis, parfois leurs fautes. Ceux que l’on croit connaître avant qu’un détail ne vienne déplacer tout ce que l’on pensait savoir d’eux.

Quand la preuve elle-même devient suspecte

Mais une autre piste de son message m’a semblé très contemporaine.

Taher suggérait qu’une vidéo, un enregistrement ou un document puisse apparaître comme une preuve décisive avant que l’on découvre qu’une partie en a été manipulée. Dès lors, la question ne serait plus seulement : qui ment ? Elle deviendrait : quelle part de cette vérité est encore vraie ?

Cette idée rejoint une inquiétude très actuelle.

Nous vivons dans une époque où l’image, le son et le document donnent parfois l’impression de constituer une preuve définitive. Pourtant, leur apparente objectivité devient elle-même fragile. Une séquence peut être tronquée. Un enregistrement peut être sorti de son contexte. Un document authentique peut être utilisé pour raconter une histoire fausse.

Pour un romancier, cette fragilité ouvre un territoire passionnant : la vérité ne disparaît pas, mais elle devient plus difficile à isoler.

Et si le titre lui-même trompait le lecteur ?

Et puis Taher a formulé une dernière idée qui m’a amusé autant qu’elle m’a intrigué.

Il imaginait que le titre lui-même, Les Intouchables, puisse tromper le lecteur.

Pendant tout le roman, on croirait savoir qui sont ces « intouchables ». Puis, dans les dernières pages, on comprendrait peut-être que le titre désignait depuis le début d’autres personnes, d’autres forces, ou une autre forme de pouvoir.

Il ajoutait qu’il aimait ces fins où l’on referme le livre en se disant :

« Mais tout était là depuis le début… comment ai-je pu ne pas le voir ? »

Je crois que cette phrase résume assez bien l’un des grands plaisirs du suspense.

La meilleure révélation n’est pas nécessairement celle qui tombe du ciel. C’est celle qui oblige le lecteur à repenser tout ce qu’il vient de lire. Une révélation qui surprend, mais qui paraît ensuite inévitable. Une révélation dont les indices étaient là, discrètement, depuis le commencement.

Ce que les lecteurs apportent à l’atelier

Je ne dirai évidemment pas ce que je retiendrai ou non de toutes ces pistes.

L’écriture reste faite de choix, d’abandons, de déplacements et parfois de surprises qui viennent du roman lui-même.

Mais c’est précisément ce qui m’intéresse dans les échanges avec les lecteurs : non pas leur demander d’écrire le livre à ma place, mais entendre ce qu’ils imaginent, ce qu’ils espèrent, ce qu’ils redoutent.

Parfois, une réaction extérieure éclaire une question que l’on portait déjà sans l’avoir encore formulée clairement.

C’est aussi cela, Au-delà des romans : entrouvrir la porte de l’atelier pendant que le livre est encore en train de se construire.

Et puisque Taher a lancé la conversation, je vous la transmets à mon tour.

Qu’attendez-vous d’un thriller pour qu’il vous reste en mémoire après la dernière page ?

Un personnage ambigu ? Un secret ancien ? Une fausse piste ? Une preuve trompeuse ? Une révélation finale qui change le sens de toute l’histoire ?

Vos réponses m’intéressent.

Rida Lamrini

mardi 29 septembre 2026

Quand un roman donne naissance à une rencontre — rencontre littéraire à Rabat

Il y a trois mois, je recevais un message qui allait me réserver une bien belle surprise. Dix-neuf femmes, membres d’un club de lecture à Rabat, avaient décidé de commander ensemble mon roman Tant que je peux te dire je t’aime. Je ne les connaissais pas. Elles ne me connaissaient pas davantage. Et pourtant, à travers ce livre, quelque chose avait déjà commencé à nous rapprocher.

J’avais alors consacré un article à cette aventure inattendue, sous le titre « Quand un roman échappe à son auteur ». J’y évoquais ce moment singulier où un roman quitte son auteur pour commencer une autre vie entre les mains de ses lecteurs.

Je ne savais pas encore que, trois mois plus tard, j’aurais le bonheur de rencontrer ces femmes et de découvrir les visages qui se cachaient derrière cette commande collective.

Hier, cette rencontre a eu lieu.

Rencontre de Rida Lamrini avec les lectrices du club de lecture
Les lectrices réunies autour de leurs romans.

Vingt femmes et une passion commune

À l’invitation d’un club de lecture de Rabat, j’ai participé à un après-midi consacré à la littérature et à mes romans.

Elles étaient une vingtaine, réunies par cette passion commune qui leur donne régulièrement le plaisir de se retrouver autour d’un livre.

J’ai été profondément touché par leur accueil, leur enthousiasme et cette atmosphère de convivialité qui s’est immédiatement installée entre nous. Il y avait dans cette assemblée quelque chose de particulièrement réjouissant : des femmes qui prennent le temps de lire, de partager leurs impressions, de confronter leurs regards et de faire de la littérature un véritable espace de rencontre.

Nous avons parlé de Tant que je peux te dire je t’aime, puis d’Aux portes des étoiles. Les questions ont succédé aux réflexions, les échanges ont nourri la conversation et, derrière les personnages et leurs aventures, nous avons retrouvé ces grandes interrogations qui traversent nos existences : l’amour, la filiation, la mémoire, l’absence et le pardon.

Mais au-delà des romans, c’est la qualité de cette rencontre humaine qui m’a particulièrement ému.

Échanges littéraires au club de lecture
Un moment d’échange autour des livres.

La récompense des années de solitude

On imagine rarement, lorsqu’on ouvre un roman, les longues heures de solitude qui ont précédé sa naissance. Les mois, parfois les années, passés à construire une histoire, à chercher le mot juste, à vivre avec des personnages qui finissent par occuper une place considérable dans l’existence de leur créateur.

Écrire exige du temps, de la patience, des renoncements. C’est une aventure que l’on poursuit souvent sans savoir si les histoires auxquelles on consacre tant d’énergie trouveront un jour leur chemin jusqu’au cœur des lecteurs.

Et puis surviennent des moments comme celui que je viens de vivre.

Soudain, ces personnages qui vous ont accompagné pendant des années existent dans la mémoire d’autres personnes. On vous interroge sur leurs décisions, leurs contradictions, leurs blessures. On découvre que certaines pages ont suscité des émotions auxquelles on n’avait pas nécessairement songé en les écrivant.

Ce qui relevait jusque-là d’une aventure solitaire devient une expérience partagée.

Hier, en écoutant ces lectrices, j’ai éprouvé avec une intensité particulière le sentiment que les années consacrées à l’écriture trouvaient là l’une de leurs plus belles récompenses.

Non pas dans les compliments, aussi agréables soient-ils, mais dans cette possibilité extraordinaire qu’offre la littérature : créer des liens entre des personnes qui, sans les livres, ne se seraient peut-être jamais rencontrées.

Un roman n’appartient jamais tout à fait à son auteur

Dans mon précédent article, je m’interrogeais sur le destin d’un livre une fois qu’il échappe à celui qui l’a écrit. J’imaginais ces dix-neuf lectrices découvrant les mêmes personnages, mais vivant probablement dix-neuf expériences de lecture différentes.

Hier, cette réflexion a pris une dimension nouvelle.

Un roman naît dans l’imaginaire d’un écrivain, mais il poursuit son existence dans celui de ses lecteurs. Chacun y apporte ses souvenirs, sa sensibilité, son expérience de la vie. Chacun s’attache à certains personnages, s’interroge sur leurs choix, reconnaît parfois dans leurs épreuves quelque chose de sa propre histoire.

Et lorsque ces expériences individuelles se rencontrent autour d’une même table, le livre acquiert une richesse supplémentaire.

C’est toute la magie d’un club de lecture. La littérature n’y est plus seulement une relation silencieuse entre un texte et son lecteur. Elle devient conversation, découverte, partage. Elle permet de confronter des sensibilités différentes sans chercher nécessairement à les accorder.

J’ai eu hier le bonheur d’être le témoin, mais aussi le bénéficiaire, de cette belle alchimie.

Moment convivial lors de la rencontre littéraire
La convivialité prolonge les conversations littéraires.

Une promesse pour prolonger cette belle aventure

Nous avons également évoqué Les Méandres de l’Oubli, le troisième et dernier volet de ma fresque romanesque, dont la publication est prévue au début de l’année 2027.

Mes lectrices m’ont fait le plaisir de me dire combien elles attendaient ce nouveau roman. Je leur ai alors fait une promesse : elles seront les premières à le découvrir, avant même sa sortie publique.

Je me réjouis déjà à l’idée de leur confier cette nouvelle histoire, de retrouver leurs regards et d’écouter leurs impressions. Ce sera une manière de prolonger une rencontre dont je garderai longtemps le souvenir.

Je voudrais remercier tout particulièrement celles qui ont rendu cette rencontre possible, par leur organisation et leur chaleureux accueil. Ma gratitude va également à chacune de ces lectrices pour la générosité de son accueil et la richesse de nos échanges.

En juin dernier, je m’émerveillais à l’idée que dix-neuf femmes que je ne connaissais pas allaient découvrir mon roman. Hier, j’ai découvert à mon tour ces visages, ces sourires et cette passion partagée pour la littérature.

Je suis venu parler de mes livres. Je suis reparti comblé, avec le sentiment d’avoir vécu un moment exceptionnel.

Et je me dis aujourd’hui que si l’écriture nous condamne parfois à de longues années de solitude, elle nous réserve aussi de merveilleux rendez-vous avec les autres.

Il en est qui justifient à eux seuls toutes ces heures passées devant une page blanche.

Rida Lamrini

Pour prolonger la rencontre

Retrouvez sur mon site les photos et la vidéo de cette rencontre avec les lectrices du club de lecture de Rabat.

Découvrir la rencontre en images et en vidéo →

dimanche 27 septembre 2026

L’évolution de l’écriture dans l’œuvre de Rida Lamrini

ÉTUDE LITTÉRAIRE · RIDA LAMRINI

De la fresque sociale au roman de l’intime : vingt-cinq années de création romanesque

Septembre 2026 · Analyse transversale, sans révélation des dénouements

L’œuvre romanesque de Rida Lamrini s’est développée en deux grandes périodes de création, séparées par près de deux décennies. Entre Les Puissants de Casablanca, publié en 1999, et Les Méandres de l’Oubli, dont la publication est annoncée pour 2027, l’écriture a connu plusieurs transformations qui touchent à la construction des récits, à la place accordée aux personnages, au traitement du temps et à la représentation des émotions.

Cette évolution ne correspond pourtant pas à l’abandon des préoccupations initiales. Les questions de justice, de liberté, de responsabilité individuelle et de dignité humaine, présentes dans les premiers romans, continuent de traverser les œuvres récentes. Ce qui change progressivement, c’est la manière de les aborder, de les intégrer à la fiction et de les faire vivre aux personnages.

La lecture comparative des premiers romans casablancais, de la fresque inaugurée par Tant que je peux te dire je t’aime et des manuscrits récents permet ainsi d’observer une transformation des formes narratives, mais également une continuité dans les interrogations qui nourrissent cet univers littéraire.

Une première écriture tournée vers la société

Avec Les Puissants de Casablanca (1999), Les Rapaces de Casablanca (2000) et Le Temps des Impunis (2004), Rida Lamrini développe une écriture romanesque largement tournée vers l’observation sociale et politique.

Ces trois ouvrages constituent une fresque collective dans laquelle les destins individuels sont étroitement liés aux mécanismes économiques, aux rapports de pouvoir et aux transformations de la société marocaine à la fin du XXe siècle.

Le narrateur occupe une place importante dans la restitution de cet environnement. Il décrit les quartiers, explique leur histoire, présente les institutions, expose les relations entre les différents milieux sociaux et intervient régulièrement pour élargir la portée des événements racontés.

L’ouverture des Puissants de Casablanca est particulièrement représentative de cette démarche. Avant même que l’intrigue ne se développe pleinement, le récit s’attarde sur Derb Talian, ses habitants, ses activités commerciales, son architecture et la dégradation progressive de ses logements. Le quartier n’est pas simplement décrit : son histoire et ses transformations sont replacées dans une perspective sociale plus large.

Cette écriture accorde une place considérable au contexte. Le personnage se comprend à travers son histoire personnelle, mais aussi à travers son appartenance sociale et les circonstances historiques dans lesquelles il évolue.

La démarche s’inscrit dans une tradition du roman social où la fiction sert à représenter les mécanismes d’une société. L’intrigue individuelle et le tableau collectif progressent ensemble, au prix parfois de longues séquences explicatives.

Le narrateur, de l’explication à la suggestion

L’une des transformations les plus visibles entre les premiers romans et les manuscrits récents concerne la place du narrateur.

Dans la saga casablancaise, celui-ci intervient fréquemment pour commenter les situations et mettre en évidence leur signification. Les comportements des personnages donnent lieu à des développements sur les inégalités, l’exercice du pouvoir, les privilèges ou les contradictions de la société.

Une scène de voyage dans Les Puissants de Casablanca illustre cette manière de raconter. La différence de traitement entre les passagers privilégiés et les voyageurs ordinaires débouche sur une réflexion explicite concernant les frontières sociales et l’inégalité devant les règles communes.

Dans Les Intouchables, qui reprend le même univers romanesque, cette dimension explicative tend à s’intégrer davantage à l’action, aux dialogues et aux perceptions des personnages. Les scènes correspondantes sont resserrées et les rapports de domination se manifestent plus directement à travers les comportements.

Cette comparaison est particulièrement instructive puisqu’elle porte sur un matériau narratif commun. Elle permet d’isoler certains changements d’écriture sans les attribuer exclusivement à la différence des sujets abordés.

Le narrateur ne disparaît pas et le commentaire social demeure présent. Mais, dans plusieurs séquences, la démonstration cède davantage de place à la scène. Le lecteur est invité à déduire lui-même une partie de ce que les premiers romans formulaient explicitement.

Il serait toutefois excessif de parler d’une rupture générale. L’écriture récente conserve des passages réflexifs et des interventions du narrateur. C’est leur répartition et leur articulation avec l’action qui semblent évoluer.

Du destin collectif à l’expérience intérieure

La publication de Tant que je peux te dire je t’aime, en 2022, marque un déplacement important dans les préoccupations narratives.

La société n’est plus le principal espace d’organisation du récit. L’attention se concentre davantage sur l’expérience intérieure, les relations familiales, les blessures affectives, les silences et les possibilités de réconciliation.

Le roman suit un homme confronté à la fragilisation de ses certitudes et aux conséquences des choix qui ont marqué son existence. L’histoire familiale devient un espace d’interrogation sur la responsabilité individuelle, le pardon et la transmission.

Ce changement de perspective transforme également la fonction des événements romanesques.

Dans les premiers ouvrages, un événement peut servir à révéler le fonctionnement d’une institution ou les contradictions d’un système social. Dans la fresque récente, il sert plus directement à provoquer une transformation intérieure, à réveiller un souvenir ou à modifier les relations entre les personnages.

L’opposition entre ces deux périodes ne doit cependant pas être exagérée. Les premiers romans accordaient déjà une place importante aux sentiments, à la famille, à l’amour et à la souffrance. De leur côté, les romans récents continuent d’inscrire les destinées individuelles dans un environnement social, historique et géographique identifiable.

La transformation concerne surtout le centre de gravité du récit : les circonstances collectives, auparavant largement développées pour elles-mêmes, deviennent plus souvent le cadre d’une interrogation sur l’individu.

Une nouvelle place pour la mémoire et le temps

Avec Tant que je peux te dire je t’aime, puis Aux portes des étoiles (2024), la mémoire acquiert une fonction narrative particulièrement importante.

Dans le premier roman, le retour sur le passé accompagne la remise en question d’une existence et des liens familiaux. Dans le deuxième, la quête de Salim prolonge cette interrogation en déplaçant le regard du père vers le fils. Le récit ne consiste plus seulement à rechercher un être disparu, mais également à comprendre une histoire familiale et les traces qu’elle a laissées.

Le temps romanesque prend ainsi une signification différente. Il n’est plus uniquement celui de la succession des événements, des changements politiques ou de la progression d’une intrigue. Il devient celui des souvenirs, des regrets, des interprétations et des possibilités de réparation.

Cette orientation se prolonge dans Les Méandres de l’Oubli. L’amnésie du personnage central fait de la mémoire le véritable moteur d’une grande partie du récit. L’identité se reconstitue progressivement à travers les émotions, les rencontres, les lieux, les objets et la musique.

Sans révéler les étapes de cette reconstruction, on peut observer que le souvenir n’est pas simplement raconté : il devient un événement dramatique, perceptible à travers le corps, la voix et les réactions des personnages.

Cette évolution révèle un changement dans la manière d’utiliser le passé. La mémoire n’a plus seulement pour fonction de renseigner le lecteur sur ce qui s’est produit. Elle participe directement à la progression dramatique et à la construction de l’identité.

L’évolution du rythme et de la construction des scènes

La comparaison entre les premiers romans et Les Intouchables met en évidence une tendance au resserrement de certaines séquences narratives.

Dans la saga casablancaise, les descriptions, les commentaires du narrateur et les dialogues peuvent s’étendre longuement afin de restituer les circonstances d’un événement et ses implications sociales.

Dans le manuscrit récent, plusieurs scènes issues de cet univers sont reconstruites autour d’actions plus immédiatement perceptibles. Les dialogues sont parfois raccourcis, les transitions accélérées et certaines explications transférées aux comportements des personnages.

Cette tendance se retrouve dans l’ouverture des Méandres de l’Oubli. Le naufrage qui déclenche l’histoire est raconté à travers une succession d’actions, de perceptions sensorielles et de dialogues brefs. Les phrases courtes et les changements rapides de focalisation contribuent à installer l’incertitude et la tension dramatique.

L’écriture alterne désormais plus nettement les séquences d’action, les moments d’introspection et les passages descriptifs.

Il ne s’agit pourtant pas d’une évolution linéaire vers une écriture toujours plus brève. La fresque récente conserve des développements lyriques, des descriptions détaillées et de longues séquences consacrées aux émotions.

L’évolution semble plutôt tenir à une diversification du rythme, davantage adapté à la fonction de chaque scène : l’accélération lorsqu’il faut installer le suspense, le ralentissement lorsqu’il s’agit d’explorer une relation ou de faire émerger un souvenir.

La persistance du romanesque et l’élargissement des genres

Un autre trait de cette évolution réside dans la diversification des formes romanesques.

La saga casablancaise emprunte déjà plusieurs éléments au roman policier et au thriller : enquêtes criminelles, trafics internationaux, secrets, disparitions et conflits entre groupes d’influence. Ces éléments coexistent toutefois avec une ambition de représentation sociale très développée.

Dans Aux portes des étoiles, l’enquête devient le point de départ d’une recherche intime et existentielle. La disparition du père entraîne le fils dans une quête qui s’élargit progressivement à la mémoire, à la transmission, à la philosophie et aux interrogations sur la connaissance.

Les Méandres de l’Oubli associe, quant à lui, une intrigue criminelle internationale à la reconstruction progressive d’une identité individuelle. Les mécanismes du suspense y coexistent avec une histoire sentimentale et une interrogation sur le passé.

Cette diversification permet de faire circuler les mêmes préoccupations entre plusieurs genres : roman social, récit familial, quête existentielle et thriller.

Elle contribue également à modifier les attentes du lecteur. Celui-ci ne cherche plus seulement à comprendre les mécanismes d’une société ou les raisons d’un comportement. Il doit parfois résoudre une énigme, reconstituer une histoire fragmentée ou découvrir, en même temps qu’un personnage, une vérité longtemps inaccessible.

Une écriture de plus en plus attentive aux contradictions humaines

La question morale traverse l’ensemble des romans de Rida Lamrini. Dans les premiers ouvrages, elle apparaît fréquemment sous la forme d’une confrontation entre les exigences de justice et les comportements de ceux qui détiennent le pouvoir.

Les personnages peuvent alors incarner des attitudes fortement différenciées face à l’argent, aux privilèges, à l’autorité ou à la responsabilité collective.

Dans les romans récents, les contradictions morales prennent une dimension davantage intime. Les personnages se trouvent confrontés aux conséquences de leurs propres choix, notamment lorsqu’ils ont blessé des êtres auxquels ils demeurent attachés.

La responsabilité ne concerne plus seulement les actes commis dans l’espace social. Elle touche également les silences, les absences, les renoncements et les décisions qui façonnent les relations affectives.

Cette évolution est perceptible dans Les Méandres de l’Oubli, où la quête personnelle ne se limite pas à la découverte d’une identité. Elle soulève aussi des interrogations sur la responsabilité, les relations affectives et la difficulté de concilier des aspirations parfois contradictoires.

Le traitement des personnages ne relève donc plus principalement de leur position dans les rapports sociaux. Il fait davantage intervenir l’ambivalence des sentiments, la difficulté des choix et les contradictions entre les intentions et les actes.

De la description du monde à l’interrogation sur ce qui demeure

La transformation de l’écriture apparaît également dans les interrogations qui traversent les romans.

La saga casablancaise inscrit les destinées individuelles dans une réflexion sur les évolutions de la société. Les questions de justice, de liberté et de responsabilité collective dépassent les événements particuliers qui les ont fait surgir.

Dans la fresque récente, la mémoire, l’absence et la transmission acquièrent une place croissante.

Le passé y apparaît comme une composante essentielle de l’identité, mais aussi comme une source de blessures et d’interrogations. Les personnages doivent composer avec ce qu’ils ont vécu, ce qu’ils ont perdu et ce qu’ils souhaitent transmettre.

L’écriture s’éloigne ici de la seule restitution explicative d’un environnement social pour accorder davantage de place aux images, aux résonances symboliques et aux questions laissées ouvertes.

La mer, déjà présente dans les premiers romans comme élément du paysage casablancais, lieu de circulation et horizon de l’émigration, acquiert dans les œuvres récentes d’autres significations. Elle devient également un espace d’incertitude, de passage et de confrontation avec soi-même.

Ce déplacement illustre la manière dont certains éléments récurrents de l’univers romanesque peuvent changer de fonction au fil de l’œuvre.

Continuités et transformations

L’évolution de l’écriture de Rida Lamrini ne se résume pas au passage d’un roman social à un roman psychologique. Elle correspond plutôt à un déplacement progressif des équilibres entre les différentes dimensions de son univers littéraire.

La première période privilégie la représentation collective, la contextualisation historique et sociale, les explications du narrateur et l’exploration des rapports de pouvoir.

La fresque récente accorde davantage de place à l’expérience intérieure, à la mémoire, à la filiation et aux conséquences affectives des choix individuels. Elle diversifie également les procédés narratifs en associant le suspense, l’enquête, les temporalités fragmentées et les passages introspectifs.

Les Intouchables occupe une position particulière dans cette évolution. En reprenant un univers fictionnel ancien dans une écriture contemporaine, le manuscrit rend visibles certaines transformations stylistiques indépendamment du renouvellement des sujets. Il constitue, à ce titre, un point de comparaison entre deux moments de création.

La permanence des préoccupations liées à la justice, à la dignité, aux rapports humains et à la responsabilité individuelle établit néanmoins une continuité entre ces périodes.

L’évolution observée ne permet pas de conclure à une progression qualitative automatique des œuvres récentes par rapport aux premières. Elle témoigne d’une modification des choix narratifs, de la place respective de la description et de l’action, ainsi que des moyens employés pour explorer des interrogations qui traversent l’ensemble du parcours romanesque.

De la représentation des mécanismes sociaux à l’exploration des blessures intimes, l’écriture de Rida Lamrini paraît ainsi évoluer vers une articulation plus étroite entre l’événement extérieur et ses répercussions intérieures. Le monde collectif demeure présent, mais il est de plus en plus souvent envisagé à partir de ce qu’il laisse dans la mémoire et la conscience des individus.

La mémoire et l’identité occupent également une place centrale dans mon prochain roman, Les Méandres de l’Oubli. Mais que reste-t-il d’un homme lorsqu’il ne peut plus accéder à son propre passé ? J’explore cette question dans cet article : Un homme sans mémoire : que reste-t-il de lui lorsque son passé disparaît ?.

Repères bibliographiques. Les Puissants de Casablanca (1999), Les Rapaces de Casablanca (2000), Le Temps des Impunis (2004), Tant que je peux te dire je t’aime (2022), Aux portes des étoiles (2024), Les Méandres de l’Oubli (à paraître en 2027). Les Intouchables est étudié comme manuscrit de comparaison, non comme livre publié.

Découvrir les romans cités

La saga casablancaise

Couverture de Les Puissants de Casablanca

Les Puissants de Casablanca

1999

Couverture de Les Rapaces de Casablanca

Les Rapaces de Casablanca

2000

Couverture de Le Temps des Impunis

Le Temps des Impunis

2004

La fresque romanesque

Couverture de Tant que je peux te dire je t’aime

Tant que je peux te dire je t’aime

2022

Couverture de Aux portes des étoiles

Aux portes des étoiles

2024

Couverture de Les Méandres de l’Oubli

Les Méandres de l’Oubli

À paraître en 2027