À la suite de ma chronique consacrée à l’après-MINURSO et à l’avenir de nos provinces du Sud, j’ai reçu de nombreux commentaires. Certains exprimaient leur accord, d’autres formulaient des réserves ou soulevaient des questions auxquelles mon texte n’avait pas apporté de réponse suffisante. Plusieurs interventions, par la précision de leurs arguments et la qualité de leur ton, méritaient mieux qu’un simple échange au bas d’une publication.
Cette réflexion fait directement suite à ma précédente chronique, « Après MINURSO : le Maroc face au jour d’après », dans laquelle j’interrogeais les conséquences politiques et stratégiques de cette nouvelle étape.
J’ai souhaité revenir sur ces réactions. Non pour dresser l’inventaire des opinions exprimées, ni pour attribuer chaque idée à son auteur, mais pour prolonger une réflexion qui, dès lors qu’elle est partagée, ne relève plus tout à fait de celui qui l’a initiée.
Le débat m’a rappelé une chose essentielle : écrire sur une question sensible ne consiste pas seulement à défendre une conviction. C’est aussi accepter de la confronter à d’autres regards, de mesurer ses angles morts et, lorsque les arguments le justifient, de nuancer son propre propos.
Une évolution diplomatique ne signifie pas la fin du chemin
La première idée qui ressort des échanges est un attachement profond à la cause nationale, ainsi qu’une confiance affirmée dans la capacité du Maroc à défendre ses intérêts. Cette confiance ne dispense pourtant pas d’examiner avec lucidité la portée des évolutions diplomatiques.
La fin du mandat de la MINURSO, dans les circonstances évoquées dans ma précédente chronique, constitue un tournant. Elle ne signifie pas pour autant que le dossier du Sahara marocain est définitivement clos, ni que toutes les questions politiques et diplomatiques ont trouvé leur règlement. Une étape peut être importante sans être ultime.
Il faut donc éviter deux écueils : minimiser les évolutions intervenues ou leur attribuer une portée qu’elles n’ont pas encore. La vigilance reste nécessaire. Elle suppose de suivre les rapports de force, de consolider les acquis diplomatiques et de poursuivre le travail politique avec constance.
À l’est du mur : le risque du vide
La question la plus délicate soulevée par les lecteurs concerne les espaces situés à l’est du mur de défense. Plusieurs ont attiré l’attention sur un risque concret : si la présence et la surveillance de la MINURSO s’y réduisent, le Polisario pourrait chercher à exploiter cette situation pour installer durablement des populations, des structures administratives ou une présence organisée.
Une telle évolution pourrait être utilisée pour créer un fait accompli sur le terrain, puis lui donner une portée politique et médiatique. Il ne s’agit pas d’affirmer qu’un tel scénario est inévitable, mais de reconnaître qu’il mérite d’être pris au sérieux. L’absence de vigilance peut laisser à d’autres la possibilité d’occuper l’espace politique autant que le terrain.
Cette préoccupation appelle toutefois une distinction essentielle. Prévenir l’installation d’une présence hostile et préserver la sécurité ne revient pas nécessairement à préconiser une extension territoriale unilatérale ou une opération susceptible de provoquer une escalade. La réponse doit être à la fois ferme, réfléchie et juridiquement maîtrisée.
La prudence diplomatique ne doit jamais se confondre avec un renoncement à la maîtrise de la situation stratégique. Mais la volonté de prévenir un risque ne doit pas non plus conduire à créer soi-même une crise supplémentaire. C’est dans cet équilibre que se trouve la difficulté.
Le droit, la mémoire et les relations avec l’Algérie
Un autre échange a porté sur les accords conclus entre le Maroc et l’Algérie le 15 juin 1972, notamment la convention relative à la délimitation de la frontière et l’accord de coopération concernant l’exploitation et la mise en valeur du gisement de fer de Gara-Djebilet.
Ces deux instruments répondent à des objets distincts. La convention frontalière et l’accord de coopération économique ne se confondent pas. La remise en cause ou l’abandon d’une coopération liée à Gara-Djebilet ne suffit donc pas, à elle seule, à remettre en cause la convention de délimitation des frontières. Il importe de ne pas mélanger les régimes juridiques ni de tirer d’une décision concernant l’un des textes des conséquences automatiques sur l’autre.
La question soulevée n’en demeure pas moins intéressante : elle invite à examiner la cohérence des positions prises par les deux États et la manière dont les engagements passés sont interprétés aujourd’hui. Mais ce travail exige des faits établis, des textes précis et une lecture juridique rigoureuse. Sur un sujet aussi sensible, l’approximation affaiblit l’argument au lieu de le renforcer.
La mémoire des relations entre les deux pays pèse lourdement sur le présent. Elle ne devrait cependant pas enfermer l’avenir dans une succession de contentieux. Il faut pouvoir défendre ses intérêts sans renoncer à rechercher les conditions d’une relation moins conflictuelle.
La paix régionale, un horizon à préserver
Plusieurs lecteurs ont rappelé que la question du Sahara marocain ne concerne pas uniquement le Maroc et le Polisario. Il engage aussi l’équilibre du Maghreb, la sécurité régionale et les perspectives de coopération entre des pays dont les populations partagent une histoire, des liens humains et des intérêts économiques évidents.
Le dialogue avec l’Algérie ne peut être une formule de circonstance. Il suppose de reconnaître les désaccords, de mesurer les obstacles et de rechercher, chaque fois que cela devient possible, des voies de discussion. Cela ne signifie ni renoncer à ses positions ni ignorer les responsabilités de chacun. Cela signifie comprendre qu’une région durablement bloquée paie collectivement le prix de ses divisions.
La paix n’est pas un signe de faiblesse. Elle est un objectif politique exigeant, qui demande de la fermeté dans la défense de ses intérêts et suffisamment de lucidité pour ne pas transformer chaque désaccord en impasse définitive.
L’écrivain face aux questions de son temps
Ces échanges m’intéressent aussi par ce qu’ils disent de la place de l’écrivain dans le débat public. Un romancier ou un essayiste n’a pas vocation à se substituer aux diplomates, aux juristes ou aux spécialistes des relations internationales. Il peut, en revanche, contribuer à rendre les questions plus lisibles, à rapprocher des arguments et à ouvrir des pistes de réflexion.
Écrire sur l’actualité impose une responsabilité particulière : distinguer les faits des interprétations, reconnaître les incertitudes et ne pas céder à la facilité des affirmations péremptoires. La conviction est légitime ; elle ne dispense jamais de la rigueur.
Mais cette responsabilité ne s’arrête pas à la publication. Elle se prolonge dans la manière d’accueillir les réactions. Un désaccord argumenté n’est pas une attaque. Il peut devenir une occasion de préciser une pensée, de corriger une formulation ou de découvrir un aspect que l’on n’avait pas suffisamment considéré.
Le véritable intérêt du débat
Au fond, les commentaires suscités par cette chronique ont confirmé l’utilité d’un échange qui ne se limite ni à l’approbation ni à la polémique. Ils ont fait apparaître des préoccupations stratégiques, des interrogations juridiques et une aspiration commune à voir le Maroc défendre ses intérêts tout en préservant les perspectives de stabilité régionale.
Un débat de qualité ne cherche pas nécessairement à produire un accord. Il permet d’abord de mieux comprendre ce qui nous sépare, de préciser ce qui nous rapproche et de soumettre nos certitudes à l’épreuve des arguments. C’est déjà beaucoup, à une époque où les échanges publics se réduisent trop souvent à des réactions immédiates.
Et si le véritable intérêt d’un article ne résidait pas seulement dans ce que son auteur a voulu dire, mais aussi dans tout ce que ses lecteurs lui permettent de découvrir ? C’est peut-être cela, finalement, le prolongement le plus intéressant d’une réflexion : accepter qu’elle ne nous appartienne plus entièrement.
Je voudrais adresser mes remerciements les plus chaleureux à toutes celles et ceux qui ont pris le temps de réagir à ma chronique, de partager leurs analyses, d’exprimer leurs accords ou leurs réserves et, surtout, d’argumenter leurs positions avec respect et conviction.
Chacun, à sa manière, a apporté sa pierre à cette réflexion collective. Certains ont conforté des convictions ; d’autres m’ont conduit à reconsidérer certains aspects de mon analyse. Tous ont contribué à enrichir un débat dont la qualité mérite d’être saluée.
Merci pour cette confiance, cette générosité intellectuelle et cette élégance dans l’échange. Au-delà de nos différences d’appréciation, nous partageons une même exigence : réfléchir à l’avenir de notre pays avec lucidité, responsabilité et attachement à ses intérêts.
Puissions-nous faire de cette manière de débattre une habitude plutôt qu’une exception.
Pour retrouver le point de départ de cette réflexion, vous pouvez également lire ma chronique précédente : « Après MINURSO : le Maroc face au jour d’après ».
Rida Lamrini






