Chroniques et pensées littéraires de Rida Lamrini. Un regard humaniste et universel sur l'âme humaine et nos sociétés.
Literary chronicles and thoughts by Rida Lamrini. A humanist and universal look at the human soul and our societies.

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vendredi 17 juillet 2026

L'amour, à marée basse

Illustration de la chronique « L'amour, à marée basse » : deux silhouettes face à la mer.

Il est des ruptures qui s’annoncent longtemps à l’avance. On les voit approcher dans les silences, les regards qui se détournent et les gestes qui deviennent mécaniques.

Et puis il y a les autres, celles qui tombent sur une vie comme une pluie d’été sur un ciel sans nuage. Du moins le croit-on. Après une rupture, la mémoire devient un étrange tribunal, cherchant le moment précis où tout a basculé. On voudrait pouvoir dire :

« C’est là. C’est ce jour-là que nous nous sommes perdus. »

Beaucoup d'histoires d'amour ne s'achèvent pas dans une crise spectaculaire. Elles se défont lentement, au fil des incompréhensions, jusqu'au jour où deux êtres ne donnent plus le même sens aux mêmes gestes.

Quand deux êtres ne racontent plus la même histoire

Pourtant, elles obéissent souvent au même mystère. Deux êtres, ou deux vies, continuent quelque temps à avancer côte à côte… jusqu’au jour où ils ne racontent plus la même histoire.

Ils vivaient dans deux pays différents. Leur relation se nourrissait d’appels, de messages et de voyages. Comme tant d’autres, ils croyaient que les années les protégeraient de l’inattendu.

Puis vinrent les malentendus, les incompréhensions et ces mots qui dépassent parfois la pensée. Les reproches devinrent plus fréquents.

Il les accueillait avec patience. Jusqu’alors, ils avaient toujours surmonté leurs disputes.

À force de survivre aux tempêtes, on finit par se croire invincible. C’est oublier que les histoires s’achèvent rarement sous l’effet des grandes vagues. Elles s’usent plus souvent à marée basse.

Le jour où tout semblait encore ordinaire

Le matin où tout bascula ressemblait à tous les autres. Il prit simplement son téléphone. Il avait envie de l’entendre. Rien de plus qu’un appel ordinaire.

Elle décrocha.

Il commença naturellement par parler de lui : quelques événements sans importance, des détails du quotidien.

Elle l’interrompit.

— Tu m’appelles et tu commences encore par parler de toi. Tu ne cherches même pas à savoir comment je vais. Tu ne te demandes jamais ce dont j’ai besoin.

Il resta silencieux. Il ne comprenait pas. Il racontait simplement sa vie avant d’écouter la sienne, comme il l’avait toujours fait.

Ils ne se disputaient pas sur les faits, mais sur leur signification. Ils parlaient de la même conversation, mais ils ne lui donnaient plus le même sens.

Il aurait pu répondre. Il ne le fit pas.

Était-ce la fatigue, la lassitude ou le sentiment d’être jugé ? Il ne le sut jamais.

Il ne se mit pas en colère. Il mit fin à la conversation.

Pour la première fois depuis qu’ils se connaissaient, il renonçait à convaincre. Peut-être venait-il surtout de renoncer à être compris.

Quand le silence change de nature

Il croyait ce silence semblable aux précédents. Pourtant, quelque chose en lui pressentait déjà qu’il disait autre chose.

Deux jours plus tard, il l’appela. Elle ne répondit pas. Il attendit le lendemain. Toujours rien. Il essaya une troisième fois, sans davantage de succès.

Il ne s’affola pas. Ils avaient déjà traversé de semblables silences et s’étaient toujours retrouvés.

Les jours passèrent. Le téléphone demeura muet. Cette fois, il se demanda si ce silence n’était pas d’une autre nature.

Comment une relation qui avait traversé tant d’années pouvait-elle s’effondrer à cause d’une conversation aussi banale ? Cela lui paraissait impossible. Ils avaient traversé ensemble plusieurs épreuves ; il croyait leur solidarité indestructible.

Puis un document administratif qu’il attendait arriva chez elle. Elle n’eut d’autre choix que de l’en informer.

— Ton document est arrivé.

Rien d’autre. Aucun de ces mots qui disent encore : « Nous sommes ensemble. » Seulement une information.

Pour la première fois, il eut le sentiment qu’elle ne lui écrivait plus parce qu’elle en avait envie, mais parce que les circonstances l’y obligeaient.

Il hésita un instant, puis l’appela. Officiellement, pour parler du document. En réalité, pour retrouver le lien.

Elle répondit. Sa voix était calme, polie, mais elle semblait venir de très loin.

Ils parlèrent du document quelques instants. Il attendait autre chose. Elle ne semblait attendre que la fin de l’appel. Alors, presque malgré lui, il glissa une phrase étrangère au document.

— Je ne me sens pas très bien en ce moment. Je suis un peu malade.

Il ne cherchait pas à attirer la compassion. Il voulait seulement entendre la question qui, autrefois, serait venue naturellement. Quelques mots qui lui auraient rappelé qu’il comptait encore à ses yeux.

Mais il n’y eut rien de tout cela. Elle répondit simplement :

— J’espère que tu iras mieux.

Puis le silence revint. Elle ne demanda rien de plus.

Il comprit alors que quelque chose avait profondément changé. Non parce qu’elle avait cessé de lui parler, mais parce qu’elle avait cessé de s’intéresser à ce qui lui arrivait. Ce jour-là, il découvrit qu’il existe une différence immense entre parler à quelqu’un… et compter encore à ses yeux.

Ce qui s'éteint avant l'amour

Il raccrocha sans colère.

Il comprit qu’il pourrait longtemps chercher une explication, sans rien changer à ce qui venait d’avoir lieu. Lorsqu’un même geste ne raconte plus la même histoire pour deux êtres, ils cessent peu à peu d’habiter le même monde.

Avec le temps, il cessa de chercher qui avait eu raison. Il accepta qu’une histoire puisse s’achever sans que l’on puisse désigner le véritable instant de sa fin.

Peu à peu, il comprit que cette histoire n’était pas seulement la leur. Elle disait quelque chose de notre condition humaine.

Longtemps après, lorsqu’il entendit dire qu’un couple s’était séparé « à cause d’une simple dispute », il ne put s’empêcher de sourire. Il n’y croyait plus vraiment. Les disputes ne détruisent pas les histoires. Elles révèlent ce qui était déjà en train de se fissurer.

Peut-être qu’une rupture commence le jour où deux êtres cessent de donner le même sens aux gestes qu’ils accomplissent encore ensemble.

Ce que la marée basse révèle

Les semaines passèrent. Il ne chercha plus à la convaincre. Il avait compris qu’on ne ramène pas quelqu’un qui est déjà parti intérieurement.

On peut répondre aux reproches. On ne répond jamais à l’indifférence.

Les premiers jours furent étranges. Le matin, sa main se dirigeait encore machinalement vers son téléphone. Il lui arrivait de vouloir partager une photographie, une pensée, une anecdote, avant de se rappeler qu’il n’y avait plus personne à qui envoyer ces fragments de vie.

Les habitudes ont une mémoire plus tenace que les sentiments.

Ce n’est pas l’absence qui surprend. C’est le réflexe qui lui survit.

Parfois, sans même s’en apercevoir, deux êtres perdent le chemin qui les ramenait l’un vers l’autre.

Un amour ne meurt pas en un instant. Il s’éloigne imperceptiblement, comme la mer qui se retire sans qu’on remarque d’abord que le sable gagne du terrain.

Puis vient un jour où l’on lève les yeux, et l’eau s’est déjà retirée. Peut-être que leur appel n’avait rien détruit. Peut-être avait-il seulement révélé une distance ancienne.

Bien des mois plus tard, il repensa à cette dernière conversation avec une forme de tendresse.

Ce n’était peut-être pas le moment où deux êtres cessent de s’aimer, mais celui où ils cessent d’habiter la même histoire.

Longtemps, il crut que cette rupture marquerait la fin d’une histoire.

Il se trompait.

Ce n’était pas une fin. C’était un seuil.

Le temps poursuivit son œuvre. La vie reprit son cours. Il continua d’écrire, de lire, de travailler.

Pourtant, quelque chose avait changé. Ce n’était plus l’absence, mais le regard qu’il portait désormais sur sa propre vie.

Pour la première fois depuis longtemps, il se demanda non pas ce qu’il avait perdu… mais ce qu’il lui restait à inventer.

Ce n’était ni un regret ni un espoir. C’était peut-être cela, la liberté.

Devait-il continuer à vivre comme avant, simplement parce qu’il avait toujours vécu ainsi ?

Il lui restait cette intuition, discrète mais persistante : certaines histoires ne s’achèvent pas pour nous punir.

Elles s’achèvent parce qu’elles ont conduit les êtres aussi loin qu’elles le pouvaient.

Ensuite, il appartient à chacun de choisir : rester sur le rivage à contempler la mer qui s’est retirée… ou avancer vers ce que la marée basse révèle enfin.

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mardi 19 mai 2026

Tant que je peux te dire je t’aime : un roman sur l’amour, le temps et les mots qui sauvent


Tant que je peux te dire je t’aime n’est pas seulement un roman d’amour. Ce serait trop simple, et l’amour, dans ce livre, n’a justement rien de simple. Le roman de Rida Lamrini explore ce moment fragile où une vie commune, longtemps portée par les habitudes, les enfants, les voyages et les souvenirs, commence à se fissurer de l’intérieur.

À travers le personnage de Rayan, homme mûr confronté à l’usure de son couple, à la solitude et au désir de renaître, le récit interroge ce qui reste de l’amour lorsque les mots se raréfient, lorsque les enfants quittent la maison, lorsque le silence finit par devenir plus lourd que les disputes. Le roman parle d’un couple, bien sûr, mais aussi d’une époque de la vie où l’on découvre que les liens les plus anciens ne sont pas forcément les plus solides.

Un roman sur l’amour lorsqu’il cesse d’être une évidence

Rayan quitte Casablanca pour Kuala Lumpur avec l’espoir de prendre de la distance avec une vie conjugale qui se défait. Marié depuis plus de trente ans à Camélia, père de trois fils devenus adultes, il sent que son monde intime perd peu à peu son équilibre. Le voyage devait l’aider à réfléchir, peut-être à sauver ce qui peut encore l’être, à revenir vers son épouse avec des mots neufs.

Mais à l’autre bout du monde, une rencontre inattendue avec Carla réveille en lui des sensations qu’il croyait enfouies. Cette parenthèse fulgurante n’est pas une simple aventure. Elle agit comme un révélateur. Rayan découvre qu’il est encore capable de désir, d’émotion, d’élan. Il découvre aussi, plus douloureusement, que se sentir vivant ne suffit pas à reconstruire une vie.

De retour au Maroc, il tente de renouer avec Camélia. Mais les blessures anciennes, les reproches, les départs et les non-dits continuent d’éroder leur lien. Ce que le roman montre avec finesse, c’est que le couple ne meurt pas toujours d’un grand drame. Il meurt parfois d’une lente accumulation de paroles manquées.

Rayan, ou l’homme qui cherche à recommencer

Rayan n’est pas un héros lisse. Il fuit, cherche, se trompe, recommence, vacille. Ses rencontres avec Carla, Dina, Samia, Laila et d’autres figures féminines ne sont pas de simples épisodes sentimentaux. Chacune lui renvoie une part de son manque, de ses illusions ou de sa soif de renaissance.

À travers elles, le roman interroge une question délicate : peut-on vraiment reconstruire une relation nouvelle lorsque l’on porte encore les ruines de l’ancienne ? Rayan cherche l’amour, mais il cherche aussi une confirmation plus intime : celle d’être encore vivant, encore désirable, encore capable de toucher et d’être touché.

Cette quête n’est jamais présentée comme une fuite facile. Elle est traversée par la culpabilité, le doute, la mémoire et la peur de l’échec. Le désir de renaissance se heurte sans cesse à ce que le passé refuse de laisser mourir.

Casablanca, ville mémoire

Dans Tant que je peux te dire je t’aime, Casablanca n’est pas un décor. Elle est une présence. La maison familiale, les rues de Gauthier, les cafés, les déplacements, la fatigue urbaine et les souvenirs donnent au roman un ancrage profondément marocain.

La ville reflète l’état intérieur de Rayan. Elle est à la fois refuge et étouffement, mémoire et désordre, attachement et lassitude. À travers elle, le roman s’inscrit pleinement dans la littérature marocaine contemporaine, non pas en décrivant Casablanca de l’extérieur, mais en la faisant résonner avec les fractures intimes de ses personnages.

Le voyage extérieur comme voyage intérieur

De Casablanca à Kuala Lumpur, de Cap de l’Eau à Moscou, de Paris aux rivages marocains, chaque lieu traversé par Rayan correspond à une étape de son parcours intérieur. Kuala Lumpur ouvre la brèche du désir. Cap de l’Eau devient l’espace d’une tentative de réconciliation. Moscou confronte la petite histoire conjugale aux secousses de la grande Histoire. Paris prolonge l’écho des séparations et des liens familiaux.

Les déplacements ne sont jamais décoratifs. Ils donnent au roman son ampleur, mais aussi sa respiration. Rayan voyage pour s’éloigner de lui-même, avant de comprendre que les fantômes les plus tenaces prennent toujours le même avion que nous. Eux aussi ont leur carte d’embarquement, hélas.

La paternité et la transmission

Si le roman commence comme une crise conjugale, il s’ouvre progressivement sur une dimension plus profonde : la paternité. Le titre prend alors toute sa force. Dire “je t’aime” ne concerne pas seulement l’amour entre un homme et une femme. Il concerne aussi le père et le fils, la mémoire, la transmission, le besoin de laisser une trace.

L’écriture devient un lien. Une lettre, un e-mail, un récit transmis, une phrase enfin dite peuvent déplacer une vie. Chez Rida Lamrini, les mots ne servent pas seulement à raconter. Ils servent à réparer, à rejoindre, à demander pardon, à survivre à l’effacement.

Pourquoi lire Tant que je peux te dire je t’aime ?

Parce que ce roman parle d’une expérience universelle : aimer, perdre, se souvenir, vouloir réparer, puis comprendre que certains liens ne se sauvent pas par la seule volonté. Il s’adresse aux lecteurs qui aiment les romans intimes, les récits de vie, les histoires de couple, les personnages traversés par leurs contradictions et les livres où la fiction devient une manière de penser l’existence.

Tant que je peux te dire je t’aime est un roman pour celles et ceux qui savent que les mots arrivent parfois trop tard, mais qu’il faut tout de même les prononcer. Dire l’amour, dire la douleur, dire la mémoire : c’est peut-être la seule façon de lutter contre le silence.

Découvrir le roman : Tant que je peux te dire je t’aime sur le site de Rida Lamrini


Cette réflexion s'inscrit dans l'univers de la fresque romanesque de Rida Lamrini.

👉 Découvrir Trois romans, une traversée