Dans l’atelier de Les Intouchables
Ce qu’une réaction de lecteur révèle du travail en cours sur un thriller
Il y a quelques jours, j’ai partagé avec les membres d’Au-delà des romans une nouvelle étape de mon travail : la reprise de Les Intouchables, un roman qui prolonge, près de trente ans plus tard, un univers né avec Les Puissants de Casablanca.
Je disais alors mon envie de retrouver certains fils anciens tout en construisant un roman pleinement autonome, lisible sans connaître les livres précédents. Un thriller policier ancré dans le Maroc d’aujourd’hui, avec ses mutations, ses rapports de force, ses ambitions, ses ombres et ses lumières.
Parmi les réactions reçues, celle de mon neveu Taher Bencheikh m’a particulièrement intéressé.
Quand le passé revient dans le présent
Il m’a écrit qu’il aimerait voir l’enquête commencer par un crime actuel, apparemment simple, avant que l’on découvre peu à peu qu’il plonge ses racines dans un secret vieux de trente ans. Il y voyait une manière de créer un lien naturel avec Les Puissants de Casablanca, sans transformer Les Intouchables en suite obligatoire.
L’idée m’a frappé parce qu’elle touche à une question essentielle dans la construction d’un roman de ce type : comment faire dialoguer le passé et le présent sans que l’un écrase l’autre ?
Dans un thriller, le passé n’est jamais tout à fait mort. Il survit dans une décision ancienne, une dette oubliée, une fidélité mal placée, une trahison que l’on croyait enterrée. Il peut rester invisible pendant des années, puis refaire surface à partir d’un événement minuscule.
Des personnages qui résistent au jugement
Taher évoquait aussi des personnages qui ne seraient jamais complètement bons ou mauvais. Un personnage digne de confiance pourrait cacher quelque chose de lourd ; un autre, soupçonné depuis le début, pourrait révéler une part inattendue de lui-même.
C’est sans doute l’un des plaisirs les plus profonds du roman noir : ne jamais savoir exactement à qui accorder sa confiance.
Les personnages qui m’intéressent le plus ne sont pas ceux dont on comprend immédiatement la fonction. Ce sont ceux qui résistent au jugement. Ceux qui ont leurs raisons, leurs blessures, leurs compromis, parfois leurs fautes. Ceux que l’on croit connaître avant qu’un détail ne vienne déplacer tout ce que l’on pensait savoir d’eux.
Quand la preuve elle-même devient suspecte
Mais une autre piste de son message m’a semblé très contemporaine.
Taher suggérait qu’une vidéo, un enregistrement ou un document puisse apparaître comme une preuve décisive avant que l’on découvre qu’une partie en a été manipulée. Dès lors, la question ne serait plus seulement : qui ment ? Elle deviendrait : quelle part de cette vérité est encore vraie ?
Cette idée rejoint une inquiétude très actuelle.
Nous vivons dans une époque où l’image, le son et le document donnent parfois l’impression de constituer une preuve définitive. Pourtant, leur apparente objectivité devient elle-même fragile. Une séquence peut être tronquée. Un enregistrement peut être sorti de son contexte. Un document authentique peut être utilisé pour raconter une histoire fausse.
Pour un romancier, cette fragilité ouvre un territoire passionnant : la vérité ne disparaît pas, mais elle devient plus difficile à isoler.
Et si le titre lui-même trompait le lecteur ?
Et puis Taher a formulé une dernière idée qui m’a amusé autant qu’elle m’a intrigué.
Il imaginait que le titre lui-même, Les Intouchables, puisse tromper le lecteur.
Pendant tout le roman, on croirait savoir qui sont ces « intouchables ». Puis, dans les dernières pages, on comprendrait peut-être que le titre désignait depuis le début d’autres personnes, d’autres forces, ou une autre forme de pouvoir.
Il ajoutait qu’il aimait ces fins où l’on referme le livre en se disant :
Je crois que cette phrase résume assez bien l’un des grands plaisirs du suspense.
La meilleure révélation n’est pas nécessairement celle qui tombe du ciel. C’est celle qui oblige le lecteur à repenser tout ce qu’il vient de lire. Une révélation qui surprend, mais qui paraît ensuite inévitable. Une révélation dont les indices étaient là, discrètement, depuis le commencement.
Ce que les lecteurs apportent à l’atelier
Je ne dirai évidemment pas ce que je retiendrai ou non de toutes ces pistes.
L’écriture reste faite de choix, d’abandons, de déplacements et parfois de surprises qui viennent du roman lui-même.
Mais c’est précisément ce qui m’intéresse dans les échanges avec les lecteurs : non pas leur demander d’écrire le livre à ma place, mais entendre ce qu’ils imaginent, ce qu’ils espèrent, ce qu’ils redoutent.
Parfois, une réaction extérieure éclaire une question que l’on portait déjà sans l’avoir encore formulée clairement.
C’est aussi cela, Au-delà des romans : entrouvrir la porte de l’atelier pendant que le livre est encore en train de se construire.
Et puisque Taher a lancé la conversation, je vous la transmets à mon tour.
Qu’attendez-vous d’un thriller pour qu’il vous reste en mémoire après la dernière page ?
Un personnage ambigu ? Un secret ancien ? Une fausse piste ? Une preuve trompeuse ? Une révélation finale qui change le sens de toute l’histoire ?
Vos réponses m’intéressent.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire
Merci pour votre commentaire. Il sera publié après validation.
Au plaisir de poursuivre l’échange lorsque le sujet s’y prête.