Rida Lamrini — Romancier et chroniqueur
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mardi 9 juin 2026

Entretiens sur Atlantic Radio : Écrire comme Hemingway

Ernest Hemingway est probablement l'un des écrivains les plus « badass » de l'histoire de la littérature. Journaliste, correspondant de guerre, chasseur, pêcheur, aventurier, prix Nobel, il a vécu plusieurs vies en une seule.

En anglais familier, on qualifierait volontiers Hemingway de badass : un dur à cuire, un homme qui en impose autant par sa vie que par son œuvre. Mais derrière cette image se cache surtout un immense artisan de la phrase.

Mais derrière la légende se cache surtout un écrivain qui a révolutionné l'art d'écrire. Son style dépouillé continue aujourd'hui d'influencer des générations d'auteurs à travers le monde.

Qu'est-ce qui rend l’écriture d’Hemingway si reconnaissable ? Pourquoi, plus de soixante ans après sa disparition, demeure-t-elle une référence pour tant d’auteurs ?

Un écrivain qui a vécu ses romans

Né en 1899, Ernest Hemingway commence sa carrière comme journaliste avant de devenir ambulancier pendant la Première Guerre mondiale. Blessé au front, il découvre très tôt la fragilité de l’existence.

Sa vie ressemble à un roman d’aventures. Il fréquente le Paris des années vingt, couvre la guerre d’Espagne, assiste au débarquement allié en Normandie, participe à la libération de Paris, chasse en Afrique, pêche à Cuba et parcourt le monde à la recherche d’expériences nouvelles.

Cette vie intense nourrit une œuvre majeure composée notamment de L’Adieu aux armes, Pour qui sonne le glas et Le Vieil Homme et la Mer, qui lui vaut le prix Nobel de littérature en 1954.

Un style littéraire taillé à l’os

Ce qui frappe immédiatement chez Hemingway, c’est la sobriété de son écriture.

Ses phrases sont courtes. Son vocabulaire est simple. Les effets de style sont rares. Il avance droit devant lui, sans détour.

Là où certains écrivains multiplient les descriptions et les ornements, Hemingway élimine tout ce qui lui semble inutile.

Chaque mot doit justifier sa présence.

Cette apparente simplicité est trompeuse. Derrière chaque phrase se cache un immense travail de précision et de sélection.

La théorie de l’iceberg

Hemingway est célèbre pour ce qu’il appelait la théorie de l’iceberg.

Selon lui, l’essentiel d’une histoire ne doit pas apparaître directement à la surface du texte.

Comme un iceberg, le lecteur ne perçoit qu’une petite partie de ce qui existe réellement.

Les émotions, les traumatismes, les conflits profonds restent souvent implicites.

L’écrivain ne dit pas tout. Il suggère.

Et c’est précisément ce non-dit qui donne à ses récits leur puissance émotionnelle.

Dire moins pour exprimer davantage

Cette approche constitue l’une des grandes leçons d’Hemingway.

Beaucoup d’auteurs débutants cherchent à tout expliquer.

Ils détaillent les sentiments, analysent les motivations et commentent les réactions de leurs personnages.

Hemingway fait exactement l’inverse.

Il fait confiance au lecteur.

Un regard, un silence ou une phrase inachevée peuvent parfois exprimer davantage qu’une longue explication psychologique.

Des personnages confrontés à eux-mêmes

Les héros d’Hemingway ne sont pas des surhommes.

Ils sont souvent blessés, fragiles ou désorientés.

Mais ils affrontent l’épreuve avec une forme de dignité silencieuse.

Ils continuent d’avancer malgré la peur, malgré la douleur, malgré l’absurdité du monde.

Cette tension entre la vulnérabilité et le courage traverse toute son œuvre.

C’est sans doute ce qui explique que ses personnages demeurent si modernes.

Ce que les écrivains peuvent apprendre d’Hemingway

Lire Hemingway, c’est comprendre qu’une phrase n’a pas besoin d’être compliquée pour être forte.

C’est apprendre à supprimer l’inutile.

C’est accepter que le silence fasse partie du récit.

C’est découvrir qu’un texte peut être à la fois simple, profond et bouleversant.

À une époque où l’on confond parfois abondance et richesse, Hemingway nous rappelle qu’écrire consiste souvent à enlever plutôt qu’à ajouter.

Quelques leçons d’écriture selon Hemingway

Hemingway a laissé de nombreuses réflexions sur son métier d’écrivain.

L’une des plus célèbres résume parfaitement son exigence :

« The most essential gift for a good writer is a built-in, shockproof, shit detector. »

Autrement dit, un écrivain doit posséder un détecteur de faux, capable de repérer immédiatement ce qui sonne artificiel ou mensonger dans un texte.

Une autre de ses formules est devenue célèbre :

« All you have to do is write one true sentence. »

« Tout ce que vous avez à faire, c’est écrire une phrase vraie. »

Derrière sa simplicité apparente, cette phrase contient une véritable philosophie de l’écriture : chercher la justesse avant la virtuosité.

Une leçon toujours actuelle

Plus de soixante ans après sa disparition, Hemingway continue d’influencer des générations d’auteurs.

Son œuvre rappelle que la littérature ne se mesure pas au nombre de mots employés, mais à leur justesse.

Écrire comme Hemingway ne signifie pas l’imiter.

Cela signifie chercher l’essentiel, faire confiance au lecteur et laisser au silence une place dans le récit.

Cela signifie également comprendre qu’un texte puissant n’est pas forcément un texte bavard.

À l’heure où les réseaux sociaux nous poussent souvent à réagir vite et à parler beaucoup, Hemingway nous rappelle la valeur de la précision, de la retenue et de l’authenticité.

Une leçon qui demeure d’une étonnante modernité.

Et vous ?

Pensez-vous qu’un écrivain doit tout dire à son lecteur ou, au contraire, lui laisser une part d’interprétation et de mystère ?


À lire également


Voir l'entretien Atlantic Radio :

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Cette chronique est issue d'un échange avec Chaib Hammadi dans le cadre des émissions littéraires diffusées sur Atlantic Radio.


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jeudi 21 mai 2026

Entretiens sur Atlantic Radio : Redonner le goût des livres à une génération numérique


On entend souvent dire que les jeunes ne lisent plus. Que les écrans auraient remplacé les livres. Que les réseaux sociaux, les vidéos courtes et le zapping permanent auraient définitivement éloigné une génération entière de la lecture.

Le constat mérite pourtant d’être nuancé. Les jeunes ne lisent pas nécessairement moins. Ils lisent autrement. Ils lisent des articles, des publications, des récits en ligne, des fragments, des fictions numériques. Leur rapport au texte a changé, parce que le monde autour d’eux a changé. Les écrans n’ont pas tué la lecture. Ils en ont déplacé les formes, les rythmes et les supports.

La vraie question n’est donc pas : pourquoi les jeunes ne lisent-ils plus ? Elle est plutôt : comment leur redonner envie de lire autrement, sans transformer le livre en corvée ni la lecture en punition scolaire ? 

Ecouter l'entretien sur  Atlantic radio  

Ne pas imposer des monuments, offrir des miroirs

Pour intéresser les jeunes à la lecture, il ne suffit pas de leur tendre des listes de livres comme on distribue des ordonnances. Ce qui touche un lecteur, surtout lorsqu’il débute, ce n’est pas d’abord le prestige d’un auteur ou l’importance patrimoniale d’un ouvrage. C’est l’émotion. L’identification. Le sentiment qu’un livre parle de lui, de ses rêves, de ses colères, de ses peurs, de ses labyrinthes intérieurs.

Il faut donc cesser de leur imposer uniquement des monuments et leur offrir aussi des miroirs. La lecture ne doit pas apparaître comme une obligation, mais comme une aventure intime. Un livre peut ouvrir une porte, mais encore faut-il que le lecteur ait envie de la pousser.

Ces auteurs qui parlent aux jeunes sans les juger

Les auteurs qui parviennent à capter l’attention des jeunes ont souvent un point commun : ils leur parlent sans les juger.

Ahmed Khaled Tawfik, en Égypte, a su rendre la lecture presque addictive en écrivant avec simplicité et sincérité, comme on parle à un ami. J.K. Rowling a captivé toute une génération parce qu’elle a pris l’imaginaire des jeunes au sérieux. Fatima Sharafeddine écrit en arabe avec une justesse ancrée dans les réalités contemporaines. John Green, lui, touche aux blessures adolescentes avec une voix honnête, sensible, lumineuse.

Leur force ne vient pas d’une volonté d’instruire à tout prix. Ils n’écrivent pas depuis une chaire. Ils accompagnent. Ils font confiance à l’intelligence émotionnelle de leurs lecteurs. Et ce respect change tout.

Le livre peut encore résister au zapping

À l’heure des vidéos ultra-courtes et du défilement infini, on pourrait croire que le livre a perdu la bataille de l’attention. Ce serait aller un peu vite en besogne.

Un bon livre peut encore percer le mur de l’instantanéité, à condition de toucher juste. Les jeunes ne sont pas condamnés au zapping. Ils ont besoin d’un déclic. D’une première étincelle. D’un récit qui les prend au sérieux et crée cette bascule intérieure où l’on cesse de lire parce qu’il le faut, pour lire parce qu’on le veut.

Ce n’est pas une question de longueur. C’est une question de lien.

L’école doit aussi ouvrir des passerelles

L’école reste naturellement attachée aux classiques. C’est légitime. Il faut transmettre le patrimoine, faire découvrir les grandes œuvres, donner accès aux textes fondateurs. Mais à force de vouloir conduire directement les jeunes vers les sommets, on oublie parfois de leur apprendre à aimer le chemin.

Introduire des auteurs contemporains, proches de leurs préoccupations, ne serait pas une concession. Ce serait une passerelle. Pour lire Victor Hugo, il faut parfois avoir d’abord rencontré une voix qui parle du monde d’aujourd’hui. Une voix qui rassure, qui attire, qui donne confiance.

Le goût de lire ne se décrète pas. Il se prépare.

Faire confiance aux jeunes lecteurs

On reproche facilement aux jeunes de ne pas lire. Mais leur a-t-on toujours proposé les bons livres ? Leur a-t-on donné le droit d’entrer dans la lecture par leurs propres portes ?

Il existe aussi un manque de confiance envers eux. On doute de leur patience, de leur profondeur, de leur capacité à comprendre. Pourtant, les jeunes ne fuient pas les sujets graves. Ils fuient surtout le ton moralisateur.

La littérature jeunesse peut parler de deuil, d’exil, d’identité, de solitude, de peur, de désir, d’injustice. Elle peut tout dire, à condition de ne pas faire la leçon. Les jeunes sentent immédiatement la différence entre un texte qui leur parle et un texte qui les surveille.

Une nouvelle génération d’auteurs à accompagner

À travers le monde, une nouvelle génération d’auteurs jeunesse émerge. Elle est plus diverse, plus libre, plus connectée. Elle vient du Liban, du Sénégal, d’Argentine, de France, du Maroc et d’ailleurs. Elle écrit pour les jeunes sans les réduire à des statistiques d’attention ou à des consommateurs d’écrans.

Mais pour que cette littérature trouve son public, il faut des relais. Des éditeurs audacieux. Des bibliothèques vivantes. Des enseignants curieux. Des parents qui ne brandissent pas le livre comme une sanction, mais comme une possibilité.

La jeunesse mérite autre chose que des écrans. Elle mérite aussi des récits vivants.

Le bon livre murmure à l’oreille du lecteur

Un livre réussi pour la jeunesse n’est pas celui qui parle à la place du lecteur. C’est celui qui lui murmure à l’oreille. Il ne répond pas à tout. Il fait naître des questions. Il ouvre un espace intérieur.

Un bon livre est un miroir qui bouge. Le lecteur s’y reconnaît, parfois. Il y découvre aussi ce qu’il ne savait pas encore de lui-même. C’est là que la magie opère.

Redonner le goût des livres à une génération numérique ne signifie donc pas opposer brutalement le papier aux écrans. Il s’agit plutôt de réconcilier les jeunes avec le plaisir du récit, quelle que soit la porte d’entrée. Le livre n’a pas besoin d’être défendu comme une forteresse assiégée. Il doit redevenir une invitation.

Et peut-être qu’une fois cette invitation acceptée, il faudra ouvrir une autre question, plus vaste encore : comment redonner le goût de la lecture à toute une société marquée par une ancienne et puissante tradition orale ?

Ce sera, sans doute, le sujet d’un autre entretien. Autour d’un café très serré.

Article adapté d’un entretien autour de la lecture, de la jeunesse et du monde numérique.



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