Rida Lamrini — Romancier et chroniqueur
Romans, mémoire, transmission et regards sur notre monde. Entrez dans les coulisses de mon écriture.

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jeudi 29 octobre 2026

Nos écrivains ont-ils leur place à l’université ?

La littérature marocaine contemporaine mérite davantage qu’une place dans les librairies : elle mérite de nourrir la réflexion et la formation des générations montantes.

Un chercheur et une étudiante échangent autour d’un roman dans une bibliothèque marocaine

Il y a une satisfaction particulière, pour un écrivain, à découvrir qu’un universitaire s’intéresse à son roman. Non pas simplement parce que son travail reçoit une reconnaissance, mais parce qu’un autre regard vient prolonger le sien. Le livre quitte alors les mains de son auteur pour devenir matière à réflexion, à discussion et parfois à recherche.

J’ai déjà eu l’occasion de vivre cette expérience avec des professeurs et des étudiants. Le travail qu’Abdelhalim Ziti vient de consacrer à mon roman Aux portes des étoiles m’invite à y revenir. Au-delà du plaisir que j’éprouve à voir mon livre étudié, une question me paraît mériter d’être posée : quelle place accordons-nous aux écrivains marocains contemporains dans nos universités ?

Écrire des livres est une chose. Leur donner une place dans la mémoire collective en est une autre.

Une littérature qui raconte notre temps

Un roman ne remplace ni un ouvrage d’histoire ni une étude sociologique. Il possède pourtant une manière bien à lui d’éclairer une société. L’écrivain invente des personnages, imagine des situations, explore les contradictions humaines. Par le récit, il donne chair à des réalités que les chiffres ou les analyses générales ne suffisent pas toujours à faire comprendre.

Nos écrivains racontent le Maroc, ses transformations, ses blessures, ses espoirs et ses interrogations. Ils le font dans des langues différentes, avec des sensibilités et des imaginaires qui témoignent de la richesse de notre culture. Leurs livres ne sont pas seulement des histoires destinées à divertir : ils constituent aussi une mémoire vivante de notre époque.

Encore faut-il que cette mémoire circule et se transmette.

Il serait injuste de prétendre que nos universités ignorent la littérature marocaine. Des chercheurs étudient les œuvres, des revues spécialisées accueillent leurs travaux et des formations proposent des enseignements littéraires. La question est plutôt de savoir comment donner davantage de visibilité à ces recherches et rapprocher plus régulièrement les œuvres contemporaines des étudiants.

Nous continuons, à juste titre, d’étudier les grands auteurs du passé. Mais pourquoi faudrait-il attendre qu’un écrivain d’aujourd’hui entre dans l’histoire littéraire pour que son travail retienne l’attention de la recherche universitaire ?

Un roman contemporain peut aider les étudiants à comprendre leur époque, à interroger leur société et à découvrir d’autres façons de penser le monde. Son originalité tient parfois à son ton, à son imaginaire, à la singularité de ses personnages ou à la manière dont il aborde des questions familières sous un angle inattendu.

Étudier ces œuvres ne revient pas à leur décerner prématurément un brevet de postérité. C’est accepter que la littérature continue de se créer sous nos yeux.

La littérature ne se contente pas de raconter le monde. Elle nous apprend à le regarder autrement.

Quand un chercheur rencontre un roman

C’est dans cette perspective que je vois le travail d’Abdelhalim Ziti, chercheur à l’Université Hassan II de Casablanca. Son étude consacrée à Aux portes des étoiles examine notamment les représentations du drame individuel et les rapports entre mythe et réalité. J’en présente également les enjeux dans un article distinct : Aux portes des étoiles : l’étude universitaire d’Abdelhalim Ziti.

Pour aller plus loin

Une lecture universitaire de Aux portes des étoiles

Abdelhalim Ziti, chercheur à l’Université Hassan II de Casablanca, consacre à ce roman une étude intitulée « Les représentations du drame individuel dans Aux portes des étoiles de Rida Lamrini : le flux entre mythe et réalité », publiée dans la Revue Internationale du Chercheur.

Consulter l’étude intégrale (PDF)

Consulter la publication scientifique originale dans la Revue Internationale du Chercheur

Ce qui m’intéresse dans cette démarche dépasse la satisfaction personnelle de voir mon roman faire l’objet d’une analyse universitaire. Le chercheur ne se contente pas de raconter l’histoire ou de reprendre les intentions de l’auteur. Il entre dans la construction du récit, interroge les personnages, examine les symboles et propose une lecture qui lui appartient.

Il arrive alors qu’un écrivain découvre son propre livre sous un jour nouveau. Nous écrivons avec nos intentions, nos intuitions, parfois sans mesurer toutes les implications de ce que nous mettons en scène. Le regard critique peut révéler des correspondances ou des significations que nous n’avions pas envisagées de cette manière.

Le roman poursuit ainsi son chemin. Il ne reste pas enfermé dans la vision de son créateur ; il devient un espace de réflexion partagé.

C’est, à mes yeux, l’un des apports les plus intéressants de la rencontre entre la création littéraire et la recherche universitaire. L’une explore la complexité humaine par le récit ; l’autre approfondit les lectures, questionne les choix de l’auteur et ouvre de nouvelles perspectives. Leur dialogue peut enrichir les deux démarches.

Il ne s’agit pas de demander à l’université de consacrer les écrivains, mais de lui proposer de regarder davantage ce qui se crée sous ses yeux.

Des passerelles à construire

J’aimerais que ces rencontres deviennent plus fréquentes. Que des étudiants puissent travailler sur des romans marocains contemporains, rencontrer leurs auteurs, confronter leurs interprétations et découvrir les analyses de chercheurs. Que des travaux publiés dans des revues spécialisées puissent aussi rejoindre un public plus large, grâce à des conférences, des débats ou des publications accessibles.

L’université n’a évidemment pas vocation à promouvoir les écrivains. Son indépendance critique est indispensable : une œuvre doit pouvoir être discutée, contestée, voire jugée imparfaite. Mais cette liberté n’empêche pas le dialogue. Elle lui donne au contraire sa valeur.

Les chercheurs ont des outils pour approfondir les œuvres ; les écrivains peuvent apporter leur expérience de la création ; les enseignants peuvent transmettre ces lectures et encourager les étudiants à construire leur propre jugement. Quant aux étudiants, ils découvrent une littérature qui parle aussi du monde dont ils héritent et qu’ils auront à transformer.

Il ne s’agit donc pas de faire entrer tous les romans dans les programmes universitaires. Il s’agit de permettre aux œuvres les plus fécondes, quelles que soient leur langue et leur date de publication, de trouver leur place dans la recherche, l’enseignement et le débat culturel.

Car transmettre un patrimoine ne consiste pas seulement à conserver les œuvres du passé. C’est aussi faire connaître les créations d’aujourd’hui, comprendre ce qu’elles révèlent de notre société et donner aux générations futures les moyens de les lire à leur tour.

Un livre ne s’arrête pas à sa dernière page

Je remercie Abdelhalim Ziti pour le travail qu’il a consacré à Aux portes des étoiles. Son étude me touche en tant qu’écrivain, mais elle me réjouit aussi pour ce qu’elle représente : la possibilité de voir une œuvre contemporaine devenir un objet de recherche et de réflexion.

Je souhaiterais que nos universités s’intéressent plus fortement aux créations littéraires marocaines de notre temps. Non pour multiplier les hommages aux auteurs, mais pour faire davantage circuler leurs livres, encourager les lectures critiques et rapprocher la littérature des générations montantes.

Un roman peut émouvoir, déranger, surprendre ou divertir. Il peut aussi devenir un témoignage sur une époque, un terrain d’analyse et une porte ouverte sur des questions que les étudiants continueront de se poser bien après l’avoir refermé.

La rencontre entre Abdelhalim Ziti et Aux portes des étoiles n’apporte pas, à elle seule, une réponse à toutes ces questions. Elle montre néanmoins ce que peut produire le dialogue entre un écrivain et un chercheur.

Une littérature ne reste vivante que si elle continue d’être lue, interrogée et transmise.

Et si l’université contribuait davantage à faire de nos écrivains contemporains non seulement les auteurs de livres que l’on publie, mais aussi des voix que les nouvelles générations découvrent, étudient et emportent avec elles ?

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