Un cri venu de Ceuta
Aujourd'hui, les images venues de Ceuta m'ont profondément bouleversé.
Des milliers de jeunes Marocains ont tenté de rejoindre l'enclave espagnole. Certains ont pris la mer. D'autres ont longé les rochers pendant des kilomètres. Tous avaient les yeux tournés vers l'autre rive.
À force de parler de « flux migratoires », de « centaines » ou de « milliers » de candidats au départ, on finit par oublier l'essentiel : derrière chaque silhouette, il y a un prénom, une famille, une histoire, des rêves, des désillusions.
Et cette pensée ne me quitte plus.
Je suis triste.
Triste pour ces jeunes.
Triste pour leurs parents.
Triste, surtout, pour mon pays.
Car lorsqu'un jeune est prêt à risquer sa vie pour quitter son propre pays, ce n'est jamais un geste anodin. C'est un cri. Peut-être le plus douloureux de tous.
On dira que le phénomène n'est pas nouveau. C'est vrai.
On dira aussi que les migrations existent depuis toujours. C'est tout aussi vrai.
Mais cela ne répond pas à la seule question qui mérite d'être posée :
Pourquoi tant de jeunes ne voient-ils plus leur avenir ici ?
Je n'ai pas la prétention d'avoir la réponse.
Je n'accuse personne.
Je refuse les explications toutes faites.
Je voudrais simplement partager les questions que ces images ont fait naître en moi.
Le paradoxe marocain
Le Maroc d'aujourd'hui n'est plus celui d'hier.
En quelques décennies, notre pays a réalisé des avancées remarquables. Des infrastructures parmi les plus modernes du continent. Des ports qui figurent parmi les plus performants du monde. Une industrie automobile qui exporte sur tous les continents. Une industrie aéronautique qui fabrique des composants présents dans des avions qui traversent chaque jour notre ciel. Des projets énergétiques salués bien au-delà de nos frontières.
Le Maroc avance.
Et il avance souvent plus vite que beaucoup ne l'imaginent.
Alors pourquoi cette impression que, pour une partie de notre jeunesse, l'horizon s'éloigne au lieu de se rapprocher ?
Quand l'espérance s'efface
C'est là que commence mon incompréhension.
Peut-être avons-nous construit plus vite des infrastructures que de l'espérance.
Peut-être avons-nous créé davantage de croissance que de confiance.
Peut-être aussi que certaines réformes essentielles avancent avec une lenteur que les jeunes ne supportent plus.
L'école.
La santé.
La justice.
La qualité des services publics.
L'égalité des chances.
Ce sont ces réalités qui façonnent le regard qu'un jeune porte sur son avenir.
Le chômage des jeunes n'est pas une exception marocaine. Beaucoup de pays y sont confrontés. Les difficultés économiques touchent aujourd'hui des sociétés bien plus riches que la nôtre.
Mais cela ne nous dispense pas de chercher nos propres réponses.
Car j'ai la conviction que ces jeunes ne fuient pas seulement la précarité.
Ils fuient peut-être, avant tout, l'absence de perspective.
Lorsqu'on cesse de croire que demain sera meilleur qu'aujourd'hui, l'ailleurs finit toujours par paraître plus lumineux.
Même lorsqu'il est dangereux.
Même lorsqu'il peut coûter la vie.
C'est peut-être cela, le véritable drame.
Au-delà des apparences
Le plus troublant n'est pas que des jeunes rêvent de partir. Les hommes ont toujours rêvé d'un ailleurs.
Le plus troublant, c'est qu'ils soient prêts à risquer leur vie pour le faire alors qu'ils ne fuient ni une guerre, ni des bombardements, ni une catastrophe naturelle.
Ils fuient une conviction qui s'effrite : celle que leur avenir pourrait s'écrire ici.
Au-delà des responsabilités éventuelles qui seront peut-être établies par les enquêtes, une question demeure. Aucune manipulation extérieure ne peut pousser des milliers de jeunes vers la mer si, au fond d'eux-mêmes, ils n'ont pas déjà perdu une part de leur confiance dans l'avenir. Les influences extérieures peuvent amplifier un phénomène. Elles ne suffisent pas à l'expliquer.
Et c'est cette conviction-là qu'il faut reconstruire.
Reconstruire la confiance
Non seulement en créant davantage d'emplois.
Non seulement en soutenant davantage l'initiative.
Mais aussi en renforçant les filets sociaux pour que personne ne se sente abandonné lorsqu'il traverse une période difficile.
Une société se juge aussi à la manière dont elle accompagne ceux qui sont momentanément tombés, le temps qu'ils puissent se relever.
Malgré la tristesse que je ressens aujourd'hui, je refuse le pessimisme.
Je connais mon pays.
Je connais les Marocains.
Je les ai vus accomplir des choses que beaucoup jugeaient impossibles.
C'est pourquoi je veux croire que nous sommes capables d'un nouveau défi.
Le plus important de tous.
Redonner à notre jeunesse une raison de croire en son avenir.
Un horizon à offrir
Le véritable développement d'un pays ne se mesure pas seulement à ce qu'il construit. Il se mesure aussi au nombre de ses enfants qui choisissent d'y construire leur propre vie.
Les images de Ceuta disparaîtront bientôt des écrans. L'actualité passera à autre chose. Mais si nous oublions trop vite ce qu'elles nous disent, alors nous aurons manqué l'essentiel.
Car ces jeunes ne nous demandent pas seulement une frontière à franchir.
Ils nous demandent une raison de rester.
Ils nous rappellent qu'un pays doit offrir un horizon.
Et il n'existe sans doute pas de responsabilité plus grande, pour une nation, que d'offrir à sa jeunesse des raisons de croire en demain.

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