Rida Lamrini — Romancier et chroniqueur
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jeudi 22 octobre 2026

Le progrès nous rend-il vraiment meilleurs ?

Le progrès entre lumière et ombre

Progrès technique, justice et responsabilité humaine

Une rose qui s’éveille sous la rosée du matin, un papillon dessinant de gracieuses arabesques dans les airs, l’envol majestueux d’une colonie de flamants roses au-dessus d’un étang ou les derniers feux d’un coucher de soleil sur l’océan : autant de spectacles qui rappellent la beauté du monde et la chance de pouvoir en être les témoins. La vie, dans sa fragilité même, possède quelque chose de merveilleux.

Mais cette beauté coexiste avec des réalités qui laissent perplexe. Comment concilier les merveilles que la nature offre à l’humanité avec les violences que celle-ci s’inflige ? Comment comprendre qu’une espèce capable de repousser sans cesse les frontières de la connaissance demeure confrontée à des problèmes qu’elle semble incapable de résoudre ? Et comment envisager l’avenir avec confiance lorsque les progrès les plus spectaculaires s’accompagnent de menaces nouvelles et de crises persistantes ?

Ces questions prennent une dimension particulière à l’heure où le monde connaît une accélération scientifique et technologique sans précédent dans l’histoire récente.

Il suffit de mesurer le chemin parcouru en quelques générations. De l’électricité généralisée à la télévision, des premiers pas de l’homme sur la Lune au décryptage du génome humain, de la révolution d’Internet à l’irruption de l’intelligence artificielle, les connaissances et les capacités humaines ont progressé à un rythme vertigineux. Les distances se sont réduites, l’information circule presque instantanément, les découvertes scientifiques ouvrent des perspectives autrefois inimaginables.

Tout cela devait augurer de lendemains meilleurs. Le progrès devait contribuer à libérer l’homme de la misère, de l’ignorance et des contraintes qui entravaient son développement. Pourtant, une question fondamentale demeure : l’humanité est-elle réellement devenue plus apte à résoudre ses problèmes à mesure qu’elle acquiert les moyens de le faire ?

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Des richesses toujours plus grandes, des inégalités persistantes

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la reconstruction et la mise en place d’un nouvel ordre international ont nourri l’espoir d’un développement plus équitable. Des institutions ont été créées, des politiques de coopération engagées et des programmes de lutte contre la pauvreté déployés. Des progrès considérables ont été accomplis, et des millions de personnes ont pu améliorer leurs conditions de vie.

L’Année internationale du microcrédit, proclamée par les Nations unies en 2005, illustrait cette volonté de donner aux populations les plus démunies les moyens de créer leur propre activité et de conquérir une autonomie économique. L’ambition était claire : ne plus considérer les personnes pauvres comme de simples bénéficiaires de l’assistance, mais leur permettre de devenir actrices de leur propre développement.

Cette démarche a contribué à faire évoluer les approches de la lutte contre la pauvreté. Elle n’a cependant pas fait disparaître les obstacles structurels auxquels se heurtent encore des millions de personnes : accès insuffisant à l’éducation, aux soins, au financement, à l’emploi et aux conditions élémentaires d’une existence digne.

Dans le même temps, les grandes fortunes atteignent des sommets vertigineux et la concentration des richesses suscite des interrogations croissantes. Le problème ne réside pas dans la richesse en elle-même, mais dans la capacité des sociétés à transformer la prospérité économique en progrès partagé.

Comment expliquer qu’une humanité capable de produire autant de richesses ne parvienne pas à garantir à chacun les moyens élémentaires de vivre dignement ? Le progrès économique peut-il être considéré comme une réussite lorsqu’une partie de la population demeure durablement à l’écart de ses bénéfices ?

La paix, cet idéal toujours inaccompli

La guerre constitue une autre contradiction majeure de notre époque. Après les atrocités du XXe siècle, la communauté internationale s’est dotée d’institutions et de règles destinées à préserver la paix, à protéger les populations et à encadrer le recours à la force. La Charte des Nations unies a consacré des principes essentiels, notamment l’interdiction du recours à la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique des États, sous réserve des exceptions prévues par le droit international.

L’ambition était immense : substituer progressivement le droit à la loi du plus fort.

Pourtant, cet édifice demeure fragile. Les conflits persistent, les principes juridiques sont contestés ou bafoués et les mécanismes collectifs de prévention et de règlement des crises se heurtent aux rivalités entre puissances. Les populations civiles en paient souvent le prix le plus lourd, prises au piège de combats qui détruisent leurs maisons, leurs infrastructures, leurs moyens de subsistance et parfois jusqu’à toute perspective d’avenir.

La notion de « guerre juste » elle-même soulève une difficulté morale : la légitimité invoquée d’une cause suffit-elle à justifier les souffrances infligées ? Le droit international distingue les conditions dans lesquelles la force peut être employée des règles qui doivent être respectées pendant les hostilités. Mais aucune qualification juridique ne saurait effacer la tragédie humaine d’une guerre.

Le paradoxe est saisissant. Jamais les sociétés n’ont disposé d’autant de moyens de communication, de négociation et de connaissance mutuelle. Pourtant, les rapports de force continuent trop souvent de l’emporter sur la recherche de solutions politiques.

À quoi servent les principes que les nations proclament si leur application dépend finalement de la puissance de ceux qui sont appelés à les respecter ?

Quand les outils du progrès menacent notre liberté

Les contradictions du progrès ne se limitent ni à l’économie ni aux relations internationales. Elles se manifestent également dans notre vie quotidienne.

Le smartphone est une invention remarquable. Il permet de communiquer instantanément, d’accéder à des ressources documentaires considérables, de s’informer, d’apprendre et de maintenir des liens par-delà les distances. Il offre des possibilités qui auraient paru extraordinaires il y a quelques décennies.

Mais ce même outil peut devenir un instrument de captation permanente de l’attention. Le défilement incessant des vidéos, la recherche du sensationnel et la diffusion de contenus trompeurs peuvent prendre le pas sur la réflexion, la lecture approfondie et la compréhension des événements.

Le problème n’est donc pas la technologie elle-même, mais l’usage qui en est fait et les mécanismes économiques qui encouragent parfois la consommation compulsive de contenus. Lorsque l’attention devient une ressource à exploiter, l’utilisateur risque de perdre une part de la liberté que l’outil était censé lui offrir.

À cela s’ajoute une difficulté nouvelle : la frontière entre information vérifiée, manipulation et fabrication artificielle de la réalité devient plus difficile à discerner. Dans un monde saturé de messages et d’images, disposer d’un accès illimité à l’information ne garantit ni la connaissance ni le discernement.

Le progrès technique suffit-il à faire progresser l’intelligence collective ? Ou faut-il, au contraire, apprendre à maîtriser nos outils pour qu’ils ne finissent pas par déterminer à notre place ce qui mérite notre attention ?

L’intelligence artificielle : une promesse et une responsabilité

L’intelligence artificielle pousse ces interrogations encore plus loin. Elle peut contribuer aux avancées médicales, faciliter l’accès au savoir, accélérer la recherche, améliorer certains services et ouvrir de nouvelles possibilités de création. Elle constitue un instrument puissant, dont les applications peuvent bénéficier à des secteurs entiers de l’activité humaine.

Mais son développement soulève aussi des questions fondamentales. Comment garantir la fiabilité des informations qu’elle produit ? Comment protéger les données personnelles, prévenir les manipulations et limiter les usages malveillants ? Comment éviter que les bénéfices de cette technologie ne se concentrent entre les mains de quelques entreprises ou de quelques États ?

Une autre inquiétude concerne notre capacité à maîtriser les conséquences d’outils dont les performances évoluent rapidement. Les alertes exprimées par certains spécialistes et concepteurs de l’IA méritent d’être prises au sérieux, sans pour autant transformer les scénarios les plus alarmistes en certitudes.

Le risque ne réside pas nécessairement dans une machine qui se retournerait un jour contre son créateur. Il peut aussi naître de décisions humaines : déléguer aveuglément des responsabilités, automatiser des choix sans contrôle suffisant, manipuler l’opinion ou concentrer un pouvoir considérable entre quelques mains.

L’enjeu dépasse donc la seule performance des machines. Il concerne la responsabilité de ceux qui les conçoivent, de ceux qui les utilisent et des institutions chargées d'en encadrer les applications.

L’humanité a toujours inventé des outils capables d’accroître sa puissance. La question est désormais de savoir si sa capacité à anticiper les conséquences de ses inventions progressera au même rythme.

Les frontières, les croyances et les dérives du pouvoir

Les mêmes contradictions apparaissent dans la manière dont les sociétés traitent les grandes questions humaines.

Les migrations en sont une illustration frappante. Des hommes, des femmes et des enfants risquent leur vie pour fuir la guerre, les persécutions, la misère ou l’absence de perspectives. Leur parcours se heurte parfois à des frontières fermées, à des réseaux de passeurs et à des politiques qui ne parviennent pas à concilier les impératifs de contrôle avec le respect des droits fondamentaux.

Les États ont le droit de définir leur politique migratoire et de protéger leurs frontières. Mais cette responsabilité ne saurait effacer les obligations de protection des personnes vulnérables ni les drames humains qui se jouent aux portes de territoires prospères.

Comment concilier souveraineté nationale, solidarité internationale et respect de la dignité humaine ? La question ne se résout ni par l’ouverture sans conditions ni par la fermeture érigée en principe absolu. Elle exige des politiques cohérentes, une coopération internationale et une volonté de s’attaquer aux causes des départs forcés.

Les extrémismes religieux révèlent une autre fracture. Lorsque des convictions spirituelles sont instrumentalisées pour justifier le meurtre, la persécution ou la domination, la religion devient un prétexte au service de la violence. Aucune croyance ne devrait dispenser de la responsabilité morale ni autoriser à nier à autrui le droit de vivre et de penser librement.

Les dérives politiques ne sont pas moins préoccupantes. L’élection démocratique confère une légitimité à l’exercice du pouvoir, mais elle ne constitue pas un blanc-seing. La démocratie suppose également le respect des libertés, des contre-pouvoirs, de l’État de droit et de l’intérêt général. Lorsque la vanité personnelle, la recherche du pouvoir pour lui-même ou les intérêts particuliers prennent le dessus, les institutions perdent progressivement leur raison d’être.

Là encore, le problème ne tient pas à l’absence de principes. Il tient à la difficulté de les faire respecter lorsque leur application contrarie ceux qui disposent du pouvoir.

Le narcotrafic, une menace qui dépasse les frontières

À ces fractures s’ajoute le développement de formes de criminalité organisée dont les moyens financiers et les ramifications internationales mettent à l’épreuve les capacités des États.

Le narcotrafic ne se limite pas à la circulation de substances illicites. Il peut alimenter la corruption, financer d’autres activités criminelles, intimider les populations et fragiliser les institutions. Lorsque les réseaux criminels disposent de ressources considérables et exploitent les failles de la coopération internationale, ils deviennent capables de contester concrètement l’autorité publique.

La réponse ne peut se réduire à des opérations ponctuelles ou à des mesures de répression isolées. Elle suppose une action coordonnée entre les pays, des institutions judiciaires solides, la lutte contre le blanchiment, la prévention de la corruption et des politiques de prévention adaptées.

Il faut également s’interroger sur les conditions sociales qui rendent certaines populations vulnérables au recrutement par les organisations criminelles.

Face à un phénomène transnational, aucun État ne peut agir durablement seul. Le retard pris dans la coordination des moyens, l’insuffisance des réponses ou la complaisance de certains acteurs peuvent laisser les réseaux étendre leur influence.

La question est donc moins de savoir si le narcotrafic constitue une menace que de déterminer si les sociétés sauront mobiliser, à temps, les moyens politiques, judiciaires et humains nécessaires pour y faire face.

Le progrès suffit-il à garantir un avenir meilleur ?

Pauvreté persistante, conflits armés, inégalités, dérives technologiques, migrations tragiques, extrémismes, abus de pouvoir et criminalité organisée : ces phénomènes sont différents, mais ils mettent en lumière une même contradiction. L’humanité dispose de capacités sans cesse accrues pour transformer son environnement et améliorer ses conditions de vie, sans parvenir systématiquement à mettre ces capacités au service du bien commun.

Faut-il pour autant dresser un bilan exclusivement sombre de notre époque ? Ce serait oublier les avancées médicales, l’accès élargi à l’éducation, les progrès accomplis dans de nombreux domaines, les initiatives de solidarité et les femmes et les hommes qui œuvrent chaque jour à résoudre des problèmes que d’autres jugent insurmontables.

Le monde n’est ni uniformément meilleur ni irrémédiablement condamné à se dégrader. Il est traversé de tendances contradictoires, de progrès réels et de reculs inquiétants. Toute analyse lucide doit tenir compte de cette complexité, sans céder ni à l’optimisme béat ni au pessimisme systématique.

Reste une question essentielle : que voulons-nous faire du progrès ?

La science ne détermine pas, à elle seule, les finalités de nos sociétés. La technologie ne garantit pas la justice. La croissance économique ne produit pas automatiquement la solidarité. Et la connaissance ne conduit pas nécessairement à la sagesse.

Tout dépend aussi des choix collectifs, des priorités politiques, des responsabilités assumées et de la place accordée à la dignité humaine. Les outils dont nous disposons peuvent contribuer à construire un monde plus juste, mais ils peuvent également renforcer les inégalités, les dépendances et les rapports de domination.

L’avenir n’est donc pas écrit d’avance. Il dépend, pour une part essentielle, de la manière dont les sociétés sauront orienter leurs découvertes, leurs richesses et leurs institutions.

L’espoir ne consiste pas à nier les dangers ni à supposer que les problèmes se résoudront d’eux-mêmes. Il consiste à reconnaître que des solutions restent possibles, que les erreurs peuvent être corrigées et que les choix humains conservent leur importance.

Au fond, la véritable mesure du progrès ne devrait pas être seulement ce que l’humanité est capable d’inventer, de produire ou de conquérir. Elle devrait aussi être ce qu’elle parvient à préserver, à partager et à rendre accessible au plus grand nombre.

La question n’est donc pas simplement de savoir si demain sera meilleur qu’aujourd’hui. Elle est de savoir ce que nous sommes collectivement prêts à entreprendre pour qu’il le devienne.

Rida Lamrini

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