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Ne pas imposer des monuments, offrir des miroirs
Pour intéresser les jeunes à la lecture, il ne suffit pas de leur tendre des listes de livres comme on distribue des ordonnances. Ce qui touche un lecteur, surtout lorsqu’il débute, ce n’est pas d’abord le prestige d’un auteur ou l’importance patrimoniale d’un ouvrage. C’est l’émotion. L’identification. Le sentiment qu’un livre parle de lui, de ses rêves, de ses colères, de ses peurs, de ses labyrinthes intérieurs.
Il faut donc cesser de leur imposer uniquement des monuments et leur offrir aussi des miroirs. La lecture ne doit pas apparaître comme une obligation, mais comme une aventure intime. Un livre peut ouvrir une porte, mais encore faut-il que le lecteur ait envie de la pousser.
Ces auteurs qui parlent aux jeunes sans les juger
Les auteurs qui parviennent à capter l’attention des jeunes ont souvent un point commun : ils leur parlent sans les juger.
Ahmed Khaled Tawfik, en Égypte, a su rendre la lecture presque addictive en écrivant avec simplicité et sincérité, comme on parle à un ami. J.K. Rowling a captivé toute une génération parce qu’elle a pris l’imaginaire des jeunes au sérieux. Fatima Sharafeddine écrit en arabe avec une justesse ancrée dans les réalités contemporaines. John Green, lui, touche aux blessures adolescentes avec une voix honnête, sensible, lumineuse.
Leur force ne vient pas d’une volonté d’instruire à tout prix. Ils n’écrivent pas depuis une chaire. Ils accompagnent. Ils font confiance à l’intelligence émotionnelle de leurs lecteurs. Et ce respect change tout.
Le livre peut encore résister au zapping
À l’heure des vidéos ultra-courtes et du défilement infini, on pourrait croire que le livre a perdu la bataille de l’attention. Ce serait aller un peu vite en besogne.
Un bon livre peut encore percer le mur de l’instantanéité, à condition de toucher juste. Les jeunes ne sont pas condamnés au zapping. Ils ont besoin d’un déclic. D’une première étincelle. D’un récit qui les prend au sérieux et crée cette bascule intérieure où l’on cesse de lire parce qu’il le faut, pour lire parce qu’on le veut.
Ce n’est pas une question de longueur. C’est une question de lien.
L’école doit aussi ouvrir des passerelles
L’école reste naturellement attachée aux classiques. C’est légitime. Il faut transmettre le patrimoine, faire découvrir les grandes œuvres, donner accès aux textes fondateurs. Mais à force de vouloir conduire directement les jeunes vers les sommets, on oublie parfois de leur apprendre à aimer le chemin.
Introduire des auteurs contemporains, proches de leurs préoccupations, ne serait pas une concession. Ce serait une passerelle. Pour lire Victor Hugo, il faut parfois avoir d’abord rencontré une voix qui parle du monde d’aujourd’hui. Une voix qui rassure, qui attire, qui donne confiance.
Le goût de lire ne se décrète pas. Il se prépare.
Faire confiance aux jeunes lecteurs
On reproche facilement aux jeunes de ne pas lire. Mais leur a-t-on toujours proposé les bons livres ? Leur a-t-on donné le droit d’entrer dans la lecture par leurs propres portes ?
Il existe aussi un manque de confiance envers eux. On doute de leur patience, de leur profondeur, de leur capacité à comprendre. Pourtant, les jeunes ne fuient pas les sujets graves. Ils fuient surtout le ton moralisateur.
La littérature jeunesse peut parler de deuil, d’exil, d’identité, de solitude, de peur, de désir, d’injustice. Elle peut tout dire, à condition de ne pas faire la leçon. Les jeunes sentent immédiatement la différence entre un texte qui leur parle et un texte qui les surveille.
Une nouvelle génération d’auteurs à accompagner
À travers le monde, une nouvelle génération d’auteurs jeunesse émerge. Elle est plus diverse, plus libre, plus connectée. Elle vient du Liban, du Sénégal, d’Argentine, de France, du Maroc et d’ailleurs. Elle écrit pour les jeunes sans les réduire à des statistiques d’attention ou à des consommateurs d’écrans.
Mais pour que cette littérature trouve son public, il faut des relais. Des éditeurs audacieux. Des bibliothèques vivantes. Des enseignants curieux. Des parents qui ne brandissent pas le livre comme une sanction, mais comme une possibilité.
La jeunesse mérite autre chose que des écrans. Elle mérite aussi des récits vivants.
Le bon livre murmure à l’oreille du lecteur
Un livre réussi pour la jeunesse n’est pas celui qui parle à la place du lecteur. C’est celui qui lui murmure à l’oreille. Il ne répond pas à tout. Il fait naître des questions. Il ouvre un espace intérieur.
Un bon livre est un miroir qui bouge. Le lecteur s’y reconnaît, parfois. Il y découvre aussi ce qu’il ne savait pas encore de lui-même. C’est là que la magie opère.
Redonner le goût des livres à une génération numérique ne signifie donc pas opposer brutalement le papier aux écrans. Il s’agit plutôt de réconcilier les jeunes avec le plaisir du récit, quelle que soit la porte d’entrée. Le livre n’a pas besoin d’être défendu comme une forteresse assiégée. Il doit redevenir une invitation.
Et peut-être qu’une fois cette invitation acceptée, il faudra ouvrir une autre question, plus vaste encore : comment redonner le goût de la lecture à toute une société marquée par une ancienne et puissante tradition orale ?
Ce sera, sans doute, le sujet d’un autre entretien. Autour d’un café très serré.
Article adapté d’un entretien autour de la lecture, de la jeunesse et du monde numérique.
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